Sortie de route

Sortie de route
(J’ai publié cette chronique le samedi 23 octobre au Courrier de Genève)
Buffon résuma ainsi le fait littéraire : « Bien écrire, c’est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; c’est avoir en même temps de l’esprit, de l’âme et du goût.» Demain j’aurai vingt ans d’Alain Mabanckou, sort des clous et s’offre comme l’une des embardées littéraires de cette rentrée.
Quel sens donner à sa vie ? Tel aurait pu être l’histoire construite autour de Michel, un Congolais de dix ans, plongé dans un environnement familial polygamique. Mais elle sonne faux. La langue est sans relief et le discours surfait. Michel, héros plus clopinant que désopilant, ne parvient pas à lire les appréciations portées par l’instituteur sur son bulletin de notes. Il nous est néanmoins présenté comme un quasi esthète en science politique et un comparatiste chevronné en relations internationales !
Au Congo, le communisme tropical que vénère son oncle René l’exaspère. Grâce à la Voix de l’Amérique, il suit, compatissant, les tribulations radiodiffusées du Chah d’Iran, monarque déchu. Quand Michel ne tente pas de percer à jour les aventures sentimentales de sa mère, il nous narre les siennes avec une évanescente et peu consistante Caroline. A ses heures perdues, ce ne sont pas les jeux de billes qui intéressent notre frétillant cancre-érudit. Il a mieux à faire : tourmenter l’amant de sa mère, motiver sa détestation du Palestinien Yasser Arafat, courtiser la copine de son grand-frère (car il a bien retenu la leçon de son papa Roger qui affirme que « la femme de l’autre est toujours sucrée »). Loin d’assumer ses propres turpitudes, il accable son prétendu ami Lounès ! Ce roman qui n’agit pas selon la loi du « dépliage » chère à Flaubert et à Nabokov, est à ce point débridé que l’auteur en perd le gouvernail et le cancre-érudit son bien maigre latin.
Mabanckou étonnait et ravissait par son ton et la rouerie de son style. Ici, la compilation des faits des années soixante-dix devient un pastiche des défauts de l’auteur. Comment suivre un récit avançant en crabe, selon les mots du narrateur, qui nous promène de Pointe Noire à Alger, de Phnom Penh à Kampala, sous Idi Amin, à l’Egypte de Sadate, de Mobutu à Kissinger, de la poésie de Verlaine aux miliciens de l’Angolais Jonas Savimbi, de Mesrine – ressassé -, à Mère Térésa ? Comme il n’était guère pensable que l’étonnant voyageur Michel ne parlât de la France, de Gaulle est servi jusqu’à l’indigestion lorsque notre époustouflant « public relations » double la dose et cite onze fois le nom de Giscard d’Estaing sur deux pages. Flagornerie ! Ce « roman-googuelisé » est un exemple : celui qu’il faut, chers écrivains, proscrire d’urgence pour éviter de fracassantes sorties de route.
(Demain j’aurai vingt ans – Alain Mabanckou – éd. Gallimard)
Contre les tanatophiles

(Cet article a été publié au Courrier de Genève le 4 septembre 2010)
Contre les tanatophiles
Né à Béziers en 1962, Antoine Barral, signe un ambitieux et audacieux premier roman au titre provocateur : Les Philopyges (soit « les amis des fesses »). Qu’est-ce donc, lecteurs, mes amis ? Une association de promotion du foutre ou du je-m’en-foutisme ? Ni l’un ni l’autre, ô humains pressés de vous réjouir ou d’admonester ! Voici un libelle à l’écriture dix-huitiémiste et enjouée contre les tanatophiles de tout poil.
Antoine Barral nous ramène en 1898, au moment où l’affaire Dreyfus divise la France. Emile Zola , écrivant au président félix Faure sa fameuse lettre ouverte contre l'esprit d'avilissement national, réfute l’accusation de trahison qui a conduit le capitaine Dreyfus au bannissement. Elle lui sera fatale, mais lAntoine Barral n’insiste guère sur ce point. En revanche, il montre une société française crispée, en proie à la peur de l’autre et à la phobie des conspirations. Notre narrateur revisite, malicieux, une période qui ressemblerait à la nôtre, avec le scandale de Panama en arrière-fond politico-économique, l’agitation des ligues d’extrême-droite et des généraux félons d’abord résolus à prendre le pouvoir par la ruse ou l’effroi, puis se montrant timorés au moment de le ramasser. Mais on les voit déterminés à poursuivre l’aventure coloniale à Fachoda et au cœur des ténèbres africaines. Ces ligues entendent aussi réduire le pouvoir de la presse et juguler l’action des intellectuels. Dans ce climat quasi insurrectionnel, où Jean Jaurès semble être le seul homme public capable de sauver le peu d’honneur qu’il reste à la classe politique, entre en scène « le groupe des passionnés de la croupe », comme se définissent les Philopyges.
Il est dirigé par Alexandre Wollaston (personnage fictif) et cosmopolite, mais citoyen anglais qui a choisi la France comme pays d’adoption et d’expérimentation d’un anarcho-cosmopolitisme mondial. Autour de ces hédonistes, passent ou trépassent des figures connues : Hugo, Mirbeau (formidable critique littéraire, pamphlétaire et talentueux écrivain qu’il conviendrait de tirer de l’oubli), Gide, Mallarmé, Henri de Régnier et des auteurs hispanisants, précurseurs d’une internationale de la révolte. Cette confrérie se heurte donc de front aux ligueurs et en particulier aux lieutenants de Déroulède que sont Maurice Barrès, Barillier et Habert. Les anarcho-libertaires expriment crânement leur utopie « cette affaire Dreyfus n’est qu’un révélateur de tous les mots qui rongent notre société. L’armée, l’église vont vaciller, et nous devons être présents pour hâter leur chute et pour que le vingtième siècle soit celui de l’épanouissement d’une nouvelle humanité. »
Dans une ville de Paris livrée aux barricades et aux affrontements, l’auteur a cependant un peu trop tendance à parler de l’Espagne ; on eût aimé que le récit fût davantage concentré sur le quartier Latin où agonisent l’esprit des Lumières et le sens de l’honneur. Les duels sont désormais désuets, semble le regretter l’auteur. A travers eux, se manifestait, glisse-t-il entre deux « philopygeries », le risque de quitter la vie, mais davantage la satisfaction de conserver sauve sa dignité. Se meurt aussi la passion pour l’intérêt public tandis que prospère l’assouvissement des plaisirs personnels. Ceci est habilement suggéré à travers ces « petites morts » élyséennes dont l’abus abrégea et la vie et le mandat d’un Philopyge, selon Barral : le très libertin président Félix Faure. Eugène Ebodé (Les Philopyges – Antoine Barral – Editions singulières, 342 PP – 2010)
Chronique rambaudienne

Le chroniqueur et l’antipoison (*)
De quoi souffre la France ? Le troisième volet des « chroniques du règne de Nicolas 1er » que publie l’écrivain Patrick Rambaud y répond sans détour : d’un insidieux poison qui ronge la démocratie française. Le responsable ? Le « mirobolant président » !
Sa frénésie instituée en mode de gouvernement, sa propension au paraître et au spectaculaire dérèglent le climat politique et institutionnel.
Une posture « naboléonnienne », grince Rambaud, transforme « Notre vibrionnant empereur » en un personnage échevelé, angoissé et angoissant. Courant le monde, il suscite les railleries en se posant en sauveur de celui-ci. A domicile, sans adversaire de taille depuis que la socialiste Ségolène s’est royalement muée en prêcheuse pitoyable, le monarque surexcité ravit tous les rôles. Entouré d’une cour servile, fatiguée et muette car souvent ridiculisée par ce prince survolté, il plastronne plus qu’il ne gouverne. Aussi, le pays abasourdi, secoué par la crise financière et sociale, semble effaré par les outrances verbales de son dirigeant. Celui qui fanfaronnait naguère sur la rupture et la distribution du pouvoir d’achat, se montre surtout jaloux devant le nouveau et charismatique président étatsunien. Ni la crise financière ni la résolution tronquée de conflits régionaux ou mondiaux ne réussissent à établir le leadership recherché. D’où l’utilisation de quelques artifices au nombre desquels figurent les fourberies de « l’abbé Buisson », spécialiste de la manipulation de l’opinion au moyen de sondages surfaits et baroques. Un pouvoir en représentation, prompt à utiliser l’émotion comme moteur de l’élaboration de la loi, discrédite, tonne Rambaud, la vie publique. Au fond, suggère le chroniqueur courroucé, le goût prononcé pour l’annonce-choc, le providentialisme affecté, la mise à distance du peuple et la glorification du chef de l’État altèrent le débat national et détériorent les acquis politiques. Et l’écrivain de noter : « la deuxième année du règne fut d’une profonde discrétion ; point de liesse ordonnée, point de manifestation spontanée, à peine quelques feuilles soulignèrent-elles un bilan maigrelet et des promesses en l’air. Leur seul feu d’artifice vint de ces panoramas qui présentaient le prince en gibier de caricature, chez nous comme dans les royaumes proches. L’indifférence dominait… »
Contempteur d’un pouvoir soucieux de duper pour durer, Rambaud se transforme en laborantin pour fabriquer et délivrer un antipoison, inespéré mais ô combien politiquement salutaire. (Troisième chronique du règne de Nicolas 1er – Patrick Rambaud – éd Grasset - 2010 - 173pp)
Par Eugène Ebodé
(*) J'ai publié cette chronique au Courrier de Genève le samedi 30 janvier 2010
Pamphlet contre...
Les faux-monnayeurs (*)
Le franc tireur des lettres malgaches, Jean-Luc Raharimanana, vient de faire paraître dans la nouvelle collection Fragments qu’il dirige aux éditions Vents d’Ailleurs, en France, La république de l’imagination. Le texte signé de l’écrivain, polémiste et universitaire Patrice Nganang est un livre hybride. Conçu comme une série de lettres à un « petit frère », il est surtout une charge contre la fausse monnaie en littérature. Gide eût apprécié !
Considérant que la soumission au clinquant et l’élimination de toute opposition sont les dangers majeurs qui guettent le monde en général et l’Afrique en particulier, Patrice Nganang en désigne les porte-drapeaux : les écrivains imposteurs. Ecrivant à un jeune désireux de quitter la terre africaine réputée « sans futur », l’écrivain admet d’abord que toute idée de voyage n’est pas à proscrire. Il soutient, pour mieux énerver les promoteurs français du concept d’immigration choisie, que pour les Africains, traverser la Méditerranée est « aussi nécessaire aujourd’hui que le fut le voyage en Egypte ancienne des Grecs, les inventeurs de l’Occident ! » En désaccord avec l’écrivain Togolais Sami Tchak sur les rêves africains, il souligne à quel point le désarroi ressenti par la jeunesse africaine repose sur l’occultation de la mémoire. Frantz Fanon l’a dit avec davantage de force ; mais Nganang, déroutant et mordant, dans un style peu orthodoxe, revient sur quelques héritages de son continent d’origine. Le shu-mom, l’écriture inventée par Ibrahim Njoya, au Cameroun, vers la fin du dix-neuvième siècle lui sert d’argument. Des effacements ont abouti à « l’interruption du temps de l’espoir ». L’ère des derniers ravages, sous la colonisation, a alors achevé le programme d’écrasement des « voix rebelles » en Afrique. Elle perdure, grince le pamphlétaire, à travers la quête de respectabilité des auteurs adeptes du faux-monnayage littéraire. Les critiques les plus féroces de Nganang, dénonçant une littérature de coton ou « ricanante », sont adressées à Fernando d’Almeida et à Alain Mabanckou. Ce dernier se complaît-il à « ouvrir les portes de l’hilarité collective » derrière lesquelles on moque l’Afrique plus qu’on ne lui rend sa juste place dans la bibliothèque universelle ? Nganang le pense et réclame la libération des imaginations ; mais son hésitation entre pamphlet et essai reste perceptible. Les faux-monnayeurs lui répondront-ils ? Ils préfèreront peut-être faire l’autruche et enfouir prestement leurs têtes dans le sable.
La république de l’imagination – Patrice Nganang – Vents d’Ailleurs – 126 PP - 2009
(*) J'ai publié cette chronique dans les pages culturelles du Courrier de Genève du samedi 17 octobre 2009.
La rentrée littéraire 2009
La rentrée littéraire est lancée. J'ai aimé le roman au chahut maîtrisé d'Edem Awumey (photo). Sami Tchak m'a parlé de ce roman en juillet dernier et de l'attachant et imperturbable auteur qu'il n'a jamais eu de cesse de soutenir. J'ai apprécié le ton juste qu'utilise Edem pour nous offrir, avant l'automne, "ses feuilles d'exil" (comme dirait André Nahum) et qui se ramassent à la pelle sous l'arbre des souvenirs. J'ai publié la chronique ci-dessous hier (samedi 19 septembre) au Courrier de Genève.
LE RAFIOT ET LES OMBRES FILANTES
Né à Lomé (Togo) en 1975, l’écrivain Edem Awumey vit actuellement au Canada. Avec son deuxième roman, Les pieds sales, il poursuit sobrement et avec lucidité, le combat contre les mirages. Ici, le style volontiers chuchoté est une longue confidence qui tombe quand le jour épuisé d’avoir tant rugi, laisse place aux étoiles souvent filantes.
Askia, personnage central d’une quête des origines, raconte pourquoi les siens avaient été appelés « les pieds sales ». Très vite, on comprend qu’il est question des exilés jetés sur les routes du monde par le hasard, le malheur ou la nécessité. Refugié à son tour à Paris, étudiant puis conducteur de taxi sillonnant les routes de la capitale, Askia tombe sur une cliente, Olia, qui prétend avoir photographié le père de notre Africain. « L’enquiquineuse » qu’il se met à fréquenter, lui lance, comme un défi : « Alors, ces voyages ? Raconte. Parce que tu es, toi, un rafiot râpé par les vents de ses voyages. » Le « rafiot », ne s’exécute pas, mais médite et pense aux motifs qui ont jadis poussé son père à l’abandonner, à l’âge de huit ans, pour aller tenter sa chance ou taquiner le diable en France. Se reportant aux souvenirs de sa mère, Askia découvre les liens entre son père et un lointain cousin de Guinée, l’écrivain Camara Laye. Ce lien tire la pelote de la littérature nègro-africaine et rappelle ses figures immortelles. On pourrait se demander si la ficelle n’est pas trop grosse et si l’auteur ne recourt que de manière artificielle à un « hymne » aux pères fondateurs. Non, il démontre qu’on peut évoquer les grandes figures de la renaissance noire et rendre hommage aux compagnonnages qui eurent lieu avec d’autres écrivains tels que Sartre, Aragon et Desnos. Il est tout aussi possible de mentionner les anciennes places fortes de l’Afrique sans tomber dans l’emphase ou dans le ressentiment. L’Afrique, l’Europe et l’Amérique, théâtres d’un récit allégorique, sont revisitées par la plume-scalpel d’un écrivain-tisserand. Les dieux d’Afrique somnolent, certes, mais ne désertent pas la mémoire du narrateur qui se souvient aussi du Palestinien Mahmoud Darwich qu’il appelle le poète de la terre étroite. Il le tient du reste pour un éminent membre de la famille des pieds sales, les exilés. Edem écrit donc avec retenue. Il sait néanmoins rappeler l’enfance et reprendre des scènes classiques du cirque, quand les étoiles brillent dans les yeux des petits mômes, malgré l’horreur qui « continue de peupler nos banlieues de bâtards aux pieds sales et éternellement en colère contre le ciel… » Eugène Ebodé
Edem Awumey, Les pieds sales – Seuil – 156 PP- 2009















