Rachid Boudjedra et la guerre d'Algérie

Le romancier et poète Rachid Boudjedra, l’un des écrivains nobélisables du continent africain, homme de conviction et personnage attachant, revient avec un roman-confession sur la guerre d’Algérie. Il fait le récit d’une nation jadis victorieuse mais encore ankylosée par les non-dits. J’ai éprouvé le plus grand plaisir à recueillir ses propos pour Le Courrier de Genève du samedi 20 mars 2010. (Photo EE)
Né en 1941 à Aïn Beida (Algérie), Rachid Boudjedra, arabophone et francophone, auteur d’une vingtaine de livres traduits dans vingt-quatre langues, décrypte, dans Les figuiers de barbarie, la liquidation inachevée du colonialisme en Algérie. « C’est le roman d’une vie », assure cet écrivain ancien membre du Maquis puis récemment traqué par les islamistes. Agaçant pour les uns, unique et indomptable pour nombre d’observateurs, il réclame une « catharsis » continentale.
Dans un avion reliant Alger à Constantine, deux cousins, vont enfin se parler. Ils se souviennent des nuits incandescentes passées entre deux fiévreuses jumelles, se remémorent aussi la place réservée aux figuiers de Barbarie, ces plantes épineuses et fières « sentinelles qui veillaient sur le pays » et sur ses combattants. Tout en évoquant les massacres dans les deux camps, la peur subie dans l’âpreté des combats, ils en arrivent au sujet enfoui et douloureux, celui du rôle de l’oncle Kamel, commissaire à Batna pendant la colonisation. Rachid Boudjedra, taille à vif dans les mémoires engourdies et tonne : « En fait, le colonialisme est une maladie chronique. Presque cinquante ans après, cette saloperie continue à faire souffrir beaucoup de monde. » (Les figuiers de Barbarie, éditions Grasset, 2010 - 270PP.)
Vol au-dessus d’un nid de regrets.
1- Ce livre est-il la remise à l’heure d’une pendule mémorielle ?
C’est un roman-bilan dans lequel deux personnages résument leur vie.
2- En une heure de vol, l’exercice paraît peu crédible.
Erreur, il a bien eu lieu entre mon cousin et moi. Nous avions des choses à nous dire sur la guerre, son père, ancien commissaire à Batna et qui n’a pas revu le corps de son autre fils, Algérien et membre de l’OAS. L’un de mes cousins a en effet été happé par l’épuration au lendemain de l’indépendance.
3 - D’où le recours à une narration moins déclamatoire ?
En plaçant les deux personnages dans un avion, j’ai opté pour un confessionnal entre ciel et terre afin de sortir de la récrimination et du factuel. Je cite des noms de bourreaux, appartenant aux deux camps. Je rends aussi hommage aux hommes et aux femmes dont on parle peu mais qui sont entrés dans le monument aux martyrs de la cause algérienne : Abbane Ramdane, Fernand Yveton, Maurice Autin, et les femmes : Hassiba Ben Bouali, Zohra Drif, Annie Steiner, Jeanne Messica, bref, des Juifs, des communistes, des Arabes, des Pieds-noirs, des hommes de toutes origines. Tous, des foutus, des cabossés de la guerre d’Algérie !
3- Dans « Le rapt », le romancier algérien Anouar Benmalek revisite aussi une page sinistre ou peu avouable de la guerre de libération. Effet de mode ?
Moi, j’ai vécu les événements de l’intérieur. Mon propos a toujours été de me précipiter à l’intérieur de la maison pour en chambouler le faux ordre et détricoter les apparences. Je cherche à relier la physique à la métaphysique. La dénonciation qui a cour ces temps-ci est louable. Mais elle n’est rien sans le doute générationnel. C’est cela que je veux répandre.
4- Vous n’avez jamais de certitudes ?
Des tonnes ! Les deux personnages du roman sont sombres car ils tentent de comprendre. Ce n’est pas une opération qu’on engage en dansant ou en hurlant. Ils constatent finalement qu’ils ont des existences médiocres, en deçà des espérances fondées dans le maquis.
5- « Toutes les révolutions aboutissent au ratage, mais il faut les faire quand même ! » soupire le narrateur. On vous a connu plus combattif !
Fallait-il engager le combat contre le colon ? Mille fois oui ! Malgré toutes les dérives, malgré les outrances des nouveaux riches, je choisis l’Algérie actuelle. Avant le 5 juillet 1962, date de l’indépendance, il y avait 8 millions d’Algériens. Nous sommes 35 millions aujourd’hui. Seule 10% de la population allait à l’école et 100% de nos jours. Certes, 50%, en situation d’échec, sont éjectés de l’école mais il faut remédier à cette frustration, à l’échec de la jeunesse. Elle ne veut d’ailleurs pas souvent qu’on lui parle de cet échec car elle le ramène aussitôt à celui du pays. « Pourquoi avez-vous été colonisés ? C’est parce que vous étiez des cons ! » tranche-t-elle.
6- Le narrateur n’aurait-il pas dû mentionner l’engagement du médecin Antillais Frantz Fanon dans la galerie des illustres algériens ?
J’ai choisi de parler de ceux qui étaient au maquis. Mais Fanon est vénéré en Algérie et mérite à lui seul un roman auquel je pense depuis fort longtemps. Mon narrateur, un chirurgien, est un hommage rendu à ces médecins et personnels soignants qui œuvrent pour réparer le corps politique et les âmes meurtries de l’Algérie.
7- Les deux jumelles, Dounia et Mounia, aimantes et perverses, courageuses et résignées, représentent-elle les visages de l’Algérie que vous vouliez peindre ?
Le bonheur m’a toujours ennuyé. C’est une phrase que j’utilise dans le roman. Ce qui m’intéressait était de proposer un fragment supplémentaire de la grande fresque sur la condition humaine dessinée par Malraux. Tout n’a pas été glorieux dans le maquis où j’ai failli être violé par mes compagnons d’armes. Aujourd’hui, avec un rare cynisme, tout le monde en Algérie trompe tout le monde. Les maris excellaient déjà dans ce registre… Voici que les femmes s’y mettent à leur tour avec une fougue et un art de la dissimulation inimaginables.
8- Cinquante ans après les indépendances, que manque-t-il à l’Afrique en général et à l’Algérie en particulier ?
L’Algérie doit considérer qu’elle avait de quoi rendre heureuse sa population. Les quinze années d’horreur et de ruades intégristes n’étaient-elles pas inscrites dans les gènes du FLN ? La désillusion africaine vient de la déception sur le partage de la richesse. Nous pouvons crier, avec raison, « c’est la faute à Hugo ! » mais nous avions un seul hôpital à Alger pendant la colonisation et 50 aujourd’hui. Il y avait peu d’universités et 450 actuellement dans le pays. Ce progrès-là doit être reconnu et palpable dans les porte-monnaie.


Emprunter la voie impraticable
Dans son deuxième roman à la scansion magico-déambulatoire, François Meyronnis, inspiré par l’Afrique des fantômes et le Livre des morts tibétain, défie son fidèle ennemi : le Diable.
Enrouler sa propre existence...
Propos recueillis par Eugène Ebodé (texte paru samedi 20 février 2010 au Courrier de Genève)
Co-animateur de la tempétueuse revue parisienne Ligne de risque, François Meyronnis, né en 1961 à Paris, revient dix ans après le troublant Ma tête en liberté, au roman. Simon Malve, déjà présent dans la précédente fiction, subit, devant la monumentale statue de Balzac, une initiation à la fois fantasmée et allégorique : le passage à la mort. Entre Regel, personnage représentant la règle, Rohan le journaliste et Ezra le biologiste incarnant le champ de la rancune, Meyronnis installe Simon Malve en régénérateur. Ce dernier subit le supplice de la mort et en réchappe. Comme dans la précédente livraison, cette « sortie du néant » paraît un rien resucée et faible. Mais l’important est ailleurs. Il est dans la langue, entre Lautréamont et Céline, et dans l’aversion contre le récit du divertissement. L’auteur s’adresse donc crânement à ceux qui veulent prendre le large et non des vessies pour des lanternes et questionne : « Qui voudrait sortir de la baraque à mirages, hein ? Faire de sa langue un burin, et tailler la chimère en biseau… » Que celui-là suive Malve et participe à l’invention d’une nouvelle topographie. Celle qui rend désuète la frontière entre le visible et l’invisible. Ainsi établi, l’axe de la résurrection que suggère Meyronnis, commande d’emprunter la voie impraticable, obstruée par « la calamité qui se prépare et se concocte à (notre) insu. (François Meyronnis, Brève attaque du vif, éditions Gallimard – 133 PP – 2010)
Que ce soit dans la revue Ligne de risque, que vous co-animez avec l’écrivain Yannick Haenel, ou dans votre prose romanesque, votre projet semble être le même : déchirer le Diable.
Effectivement, car le Diable et son ricanement ont empoché le monde. Mais cette force qui déboule depuis le côté obscur ne peut empêcher l’impossible d’advenir. Constatons d’abord que toute la société fonctionne sur le registre démoniaque contre lequel se bat le personnage Simon Malve. Pour évoluer parmi les Avalanches comme dirait Yannick Haenel, il faut endurer le passage de la mort que subit Malve devant la statue de Balzac. Mais il ne faut pas voir en cette statue un ogre destructeur. Balzac n’est pas une figure hostile, elle permet à l’expérience d’avoir lieu.
Malve mort et ressuscité, est-ce un énième épisode de la défaite annoncée du rationalisme ?
Mon roman est un évangile gnostique, un savoir du salut qui deviendrait livre. Au fond, je crois qu’il faut « enrouler sa propre existence dans une inversion. »
D’où le recours au mythe de la réincarnation ?
Davantage une allégorie sur le corps subtil par opposition au corps pesable, solvable et montrable. J’ai retenu le principe du dédoublement inscrit dans le Livre des morts tibétains. J’ai aussi été frappé par la manière dont les personnages de l’écrivain Nigérian Amos Tutuola traversent forêts et miroirs de la pensée myope ou banale, abolissant ainsi les espaces réceptifs et sensibles. Bref la magie à l’œuvre n’est pas une donnée exotique, lointainement observable, sous nos latitudes, par des corps repus et des esprits exténués.
Vous vous insurgez contre la suffisance pour mieux entonnez le refrain du déclin ?
Non. C’est la mise à l’écart de ce qui est dialectisable qui me heurte. Le faux n’est plus dialectisable. Observons la loupe télévisuelle qui tend à dire que seul ce qu’on nous montre existe. Le postulat de la télévision place désormais le faux sans possibilité de réplique.
Faut-il alors se soumettre ou se démettre ?
Il faut fictionner ! C’est-à-dire composer le poétique et le pensable. Emprunter la voie impraticable.
Comment ?
Par le livre qui est contournement et retournement. Par une brève attaque du vif ou l’art de percer le mur en un éclair pour atteindre le point qui rend sauf, qui permet d’accéder à la vie enfin vivante. Il faut pouvoir dire, comme Simon Malve : « J’ai retourné le danger ! »
Dans ce deuxième roman en dix ans, l’hommage à Philippe Sollers ne sonne-t-il pas faux tant le personnage cède souvent au spectaculaire que vous décriez ?
L’homme d’esprit dialogue sur deux versants. Sollers a une manière de se cacher en ayant l’air de se montrer. Dans son dernier livre, « Discours parfaits », il est précis, volumineux et précieux tant il récapitule à merveille la langue, notre véhicule du grand et gai savoir.
Chevalier des Arts et des Lettres
Il faut imaginer l’Africain heureux !
(par Parfait Tabapsi, entretien publié le 2 février 2010 dans le journal Mutations)
Depuis la catastrophe survenue à Haïti, il n´a pas le cœur à la fête. Et pourtant il devrait. L´écrivain franco-camerounais Eugène Ebodé a en effet été élevé, par les bons soins du ministre français de la Culture et de la communication, Frédéric Mitterrand, au rang de chevalier des arts et des lettres le 1er janvier 2010. Une occasion de plus pour l´auteur de «La transmission», de «Silikani» ou encore de «La divine colère» d´être sous les feux de la rampe.
Dans la lettre adressée a l´auteur, le ministre Mitterrand n´est pas en effet allé par quatre chemins pour dire son bonheur devant cette distinction qui vient marquer la contribution et l´engagement de l’écrivain au service de la culture. Au moment où l’Union africaine est prise dans ses propres contradictions et tient son sommet annuel à Addis-Abeba, Eugène Ebodé jette un regard sur cette entité continentale, l’évolution des Etats et la contribution de l’élite au développement de l’Afrique.
« J’ai l’Algérie au cœur, car elle est au commencement de l’histoire africaine contemporaine »
1- Que ressentez-vous après cette distinction que vient de vous attribuer le gouvernement français ?
J’ai d’abord pensé aux enseignants et en premier lieu, à ceux des écoles primaires et secondaires du Cameroun qui, comme mes parents, m’ont ouvert les yeux au monde. J’ai aussi eu une pensée pour l’Algérie qui a organisé l’année dernière un phénoménal rassemblement des acteurs de la culture africaine et célébré cette « parole debout » que les arts insufflent à nos vies. Le sentiment dominant reste la distance et l’humilité devant les distinctions d’où qu’elles viennent. Tant de gens les méritent et ne les reçoivent jamais. Je viens de lire, comme un merveilleux antidote à toute fanfaronnade, ce mot d’esprit de Patrick Rambaud sur « l’inanité de ces breloques » qu’on épingle au revers des vestons. Charles Ondobo Ebodé, mon père, aurait eu un simple battement de paupières, lequel disait son contentement intérieur et formulait, dans sa brièveté, une invitation à travailler davantage. Mais c’est à ma mère, la petite Asséna Vilarienne, qu’il faut dédier ces signes extérieurs qui murmurent aux oreilles des mères qu’elles n’ont pas souffert en vain. Il y aurait tant de personnes à citer… Mais une petite voix me dit que cette récompense doit aussi beaucoup à Barack Obama. Si cet extraordinaire constructeur de passerelles post-raciales n’avait pas remporté l’élection majeure aux USA, la France ne débattrait pas de la nécessité de donner enfin aux citoyens issus de la diversité la place qu’ils méritent et de leur accorder une reconnaissance à la mesure de talents longtemps ignorés.
2- Que représente à vos yeux cet Ordre des Arts et des Lettres ?
Incontestablement l’attention portée à cet univers fragile et souvent ingrat que constitue la création artistique. La plupart du temps, l’artiste oscille entre le découragement et la folie. Il s’arrache en permanence aux étaux du premier et côtoie les rivages du second à chaque pas supplémentaire qu’il effectue pour capter la lueur de surplomb à offrir aux vivants. Institué pour atténuer nos blessures intérieures ou gonfler notre narcissisme, l'ordre des Arts et des Lettres, gérée par le ministère de la culture, récompense « les personnes qui se sont distinguées par leur création dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu'elles ont apportée au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde. » Mon souhait est de voir le plus grand nombre d’artistes et d’écrivains d’origine africaine obtenir ces distinctions.
3- Il se dit en Afrique que les écrivains reconnus par la France, l´ancien colonisateur, sont quelque peu la caution morale que se donne le pays de Voltaire pour mieux exploiter le continent. Avez-vous un commentaire ?
Il ne suffit pas de dire pour établir une vérité. Je souhaite que ceux qui expriment de tels avis prennent aussi le temps de lire et de regarder les actes concrets que nous posons. Oui, je les invite par exemple à lire ma prochaine chronique au Courrier de Genève. S’ils y voient ou trouvent le moindre abaissement servile à l’égard du gouvernement de la France, alors, que ces procureurs prononcent les sanctions qu’ils savent si généreusement répandre. Je comprends aussi d’où vient cet air du soupçon. Au fond, la vox populi manifeste ainsi son exaspération devant « l’inanité de nos productions intellectuelles ». Nous écrivons, mais ne changeons rien au quotidien des gens. Cet état génère une souffrance supplémentaire pour quiconque constate combien nos livres paraissent désespérément inutiles. Voltaire, dont vous parlez, prit la défense d’un supplicié injustement accusé d’avoir tué son fils, Marc-Antoine, lequel se pendit le 13 octobre 1761. Ce fut la fameuse affaire Calas par laquelle Voltaire réhabilita Jean Calas, victime d’une affreuse erreur judiciaire. La défense de l’écrivain-philosophe donna aussi lieu à un livre, Le traité sur la tolérance. Aujourd’hui, nos libelles, nos lettres ouvertes à nos « mirobolants souverains » sombrent dans l’ignorance et le mépris. Nos peuples, devenus insensibles ou hyper-cyniques à leur tour, ne lisent pas, ronflent sous les palmiers ou courent à leurs railleries quotidiennes sans aucune efficacité sur le plan de la modification du contenu des politiques subies. Quand donc arriverons-nous, en Afrique, à admettre que nous sommes aussi responsables de la tragédie qui revient ?
« Il faut imaginer l’Africain heureux ! »
4- Cela fait 50 ans que l´Afrique a retrouvé son indépendance à la suite du processus de la décolonisation. Durant ce demi-siècle quelle est l´image, l´idée ou l´instant qui vous est resté en mémoire et qui pourraient inspirer les fils de l´Afrique pour un avenir meilleur ?
Il faut imaginer l’Africain heureux ! Pour que cet événement advienne, il convient à chacun et à tous de se débarrasser des trous de mémoire. Recouvrer sa totale mémoire est l’acte refondateur d’un nouveau départ. Cette mémoire obstruée n’est pas seulement incluse dans le cinquantenaire. Nous avons à reconstituer notre bibliothèque, à nous approprier les textes des Algériens tels Saint Augustin, l’émir Abdel Kader, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri pour parler des morts, mais aussi des vivants tels Rachid Boudjedra, Kébir Ammi, Malika Mokeddem, Anouar Ben Malek. Il faut lire le singulier parcours du Maghrébin Ibn Khaldoun, le Tunisien Tahar Békri, et se réapproprier les legs de la cosmogonie dogon ou des empires Songhaï et Mandingue. Nous n’avons que l’embarras du choix pour alimenter nos neurones. Je ne parle même pas des enseignements de l’Egypte ancienne ou de la contribution négligée du sultan Njoya et capable d’étancher nos soifs de repères. Si vous insistez sur ces cinquante années, je dis que nous n’avons pas suffisamment analysé les fondements de l’indépendance et désembué nos cerveaux paresseux d’un drame fondamental : le corps traîné d’Um Nyobé sur le sol qui fut sien puis dans la boue du mépris et enfin confiné dans un bloc de béton, emmuré dans l’inacceptable silence qui entoure sa mémoire. Achille Mbembé a écrit des pages poignantes et justes sur cette question. L’autre image, invisible dans nos « fenestrons » si pauvrement éducatifs et que l’on nomme télévision, c’est Nelson Mandela donnant l’accolade à sa sortie de prison et sur le sol américain, à Detroit, à Rosa Parks. Cette image semblerait être une lubie, une fabrication de mon esprit. Réfléchissez-y, elle a existé et n’est nulle part présente dans notre usine à images capable de produire du sens. Qui est Rosa Parks, me diront la plupart de vos lecteurs. Répondez-leur et vous ferez œuvre de restauration du fil inviolable et incassable de nos destins.
5- Justement, beaucoup continuent de croire que la figure de Mandela est celle qui a fait le plus de bien à l´Afrique et doit être expliquée à la nouvelle génération comme le modèle à suivre. Est-ce votre avis et en quoi cette icone mondiale de la résistance peut être utile à l´Afrique d´aujourd´hui ?
Notre quête de maître et de modèle est à la fois intéressante et peut restreindre en chacun le goût de l’effort tant nous sommes écrasés par ces destins hors normes. Mais Mandela lui-même aimerait tant que nous accomplissions ce que nous devons réaliser dans nos occupations quotidiennes et non simplement nous voir investis de la mission de sauveur de l’humanité. Les circonstances et la conviction d’agir pour le bien commun le portèrent à hisser son idéal au-dessus de la seule satisfaction de ses désirs. Mandela a su écouter le silence alors que nous aimons tant à bavasser, à palabrer, à nous entendre prophétiser. Ouh la la, je devrais maintenant me taire aussi, car je parle trop !
« Les marchands de bois sont des dévoreurs d’oxygène »
6- Est-ce que les écrivains et autres artistes africains se sont suffisamment accaparés la thématique de la décolonisation dans leur travail de création de votre point de vue ?
Beaucoup trop ! Nous n’avons fait que cela, comme si l’Afrique n’avait existé et n’avait pris forme que sous deux jougs : esclavage et colonisation. Ne rabotons pas tout notre espace discursif, suggestif et prospectif pour ne donner à voir que la seule exposition de nos tragédies. Il nous appartient aussi de régler nos montres sur le dépassement, le sursaut, la relève. Nos concitoyens pygmées, mis à nu, humiliés, chassés et pourchassés par les dévoreurs d’oxygène que sont les marchands de bois et des essences rares, hurlent une souffrance inaudible. Nous sommes cruels et sourds. Quand cessera donc ce scandale qui s’appelle la surdité entretenue ? Elle a lieu sous nos yeux. Il faut la faire cesser et nul n’est dupe, elle a un lien avec les entreprises qui ont fait main basse, comme aurait dit Mongo Beti, sur nos matières premières. Quel courant structurant a-t-il surgi pour mettre fin à ce scandale ? Ouvrez donc une pétition dans vos colonnes et portant sur le thème «Halte à la déforestation et au génocide des Pygmées ! » vous verrez combien de signatures vous recevrez ! Peu, hélas ! La couardise conseillant à chacun de passer son chemin, bouche cousue et conscience étranglée.
7- L´Afrique a aussi connu un moment important avec l´élection de Barack Obama en novembre 2008. Pensez-vous qu´elle en ait tiré le meilleur parti ?
Je n’en sais rien. Une chose est incontestable, l’Afrique a humé à travers cette victoire le parfum d’un calumet de la paix. Mais a-t-elle, au sommet des Etats, tiré des enseignements novateurs sur cette modification de l’ancien ordre ? Le temps presse, peu de réponses sortent des chancelleries morcelées, atomisées, pauvres en capacité de réaction collective. Habituée à déléguer l’action politique aux maîtres d’hier, inapte à construire la prospective et à se doter d’une réflexion stratégique, la machine africaine à fabriquer la nouveauté ne dispose d’aucun outil ou instrument crédible. L’Union Africaine ? Un jouet sans ressorts. Nos Etats ? Une somme d’égoïsmes rabougris. Nos élites ? Enfumées et engoncées dans leurs suffisances. Nos écrivains ? A l’image de ce qui précède, individualistes et solitaires, les écrivains ne comptent pas. Ils ont chacun une barque, une arche de Noé percée. Dans mon blog, j’ai esquissé un bref résumé de la première année de présidence de Barack Obama. J’attends les réactions de vos lecteurs et remercie par avance ceux qui voudront (ou oseront) y apporter leurs contributions.
8- Vous semblez avoir un faible pour l´Algérie. Peut-on savoir pourquoi ?
L’histoire, l’histoire, cher Monsieur ! Nous ne pouvons penser l’Afrique sans sa géographie, d’Alger au Cap. Nous ne pouvons penser la décolonisation sans la guerre d’Algérie et les mouvements de libération que ce pays a accueillis. L’Algérie, immense territoire, cinq fois la France, a connu une expérience qui doit se diffuser en Afrique en termes d’élaboration d’une ambition de sortie des ondes anesthésiantes. La guerre de libération n’est pas achevée. Le panafricanisme doit reprendre pied sur une connaissance de ce qui fut et sur une compréhension de ce que nous sommes et voulons. Les rencontres du deuxième festival panafricain d’Alger l’an dernier nous ont connecté à une exigence de coopération, de reprise de contact avec nos mots, nos maux et surtout les émaux qui brillent telles des lucioles dans nos mers encore généreuses.
9- Les 5 décennies qui viennent de s´achever ont connu plusieurs courants dans la littérature. Il y a par exemple cette affaire d´engagement de l´écrivain qui opposa jadis Mongo Beti à Camara Laye ...
On aime bien ressasser ces affrontements réducteurs et passéistes ! Les préoccupations formelles ou supposées tournées vers des considérations esthétiques ne sont pas infamantes. Convenons qu’il vaut mieux se battre pour sauver des vies humaines à Haïti, dans le Darfour et en Palestine que de disserter à l’infini sur le sexe des anges ou sur les reptations d’un animal totem ! Parlons aussi des écrivains vivants au lieu de nous abriter en permanence derrière ceux qui sont partis.
« Mobiliser la faculté de bonification de l’œuvre commune »
10- Il y eut aussi la naissance de CLE au Cameroun en 1963. Quel rôle pensez-vous que cette maison d´édition ait joué sur la littérature camerounaise et africaine d´expression française durant tout ce temps ?
Un beau rôle inachevé. La question est aussi de transmettre durablement. Il fallait poursuivre l’enrichissement d’un catalogue et développer une activité d’édition couplée à un réseau de diffusion. Ce qui est désespérant, voyez-vous, c’est de constater l’énergie que certains mettent par exemple à rester au pouvoir aux fins d’y mourir et d’avoir des funérailles nationales et point pour la haute idée du progrès général et du bien commun bonifié. On eût aimé voir chez ces amoureux du pouvoir pour les délices qu’il autorise, la même hargne mobilisée au service de la protection et de l’augmentation des œuvres de l’esprit ; elles survivent aux hommes et perpétuent une civilisation, un art de vivre. Faut-il soigner sa place dans l’histoire ou mettre l’histoire à sa véritable place ? Telle est la question que l’on contourne au prix de risibles contorsions et d’écœurantes entorses constitutionnelles.
11- Il y a également au cours de ces 50 dernières années la question de la négritude, jadis posée par Senghor et Césaire. Quel est de votre point de vue son impact, son actualité et son avenir ?
Les pères fondateurs doivent être salués pour ce qu’ils ont fait. Leur impact est puissant et le restera, me disait Jacques Rabemananjara, tant que le nègre restera dans les fers. Il n’est pas prêt de les quitter et la négritude a donc de beaux jours devant elle. Il ne m’appartient pas de lancer ex abrupto un courant littéraire uniquement pour rivaliser avec mes pauvres arbalètes devant les "armes miraculeuses" des pères fondateurs. Il ne me viendrait pas à l’esprit de leur faire rendre gorge, selon une expression qui a fait florès au Cameroun. Quel que soit le métier que nous pratiquons, la question de l’innovation est fondamentale. Nous avons donc à parfaire ce qui doit l’être dans les activités que nous exerçons. L’idée de défaire, dans laquelle nous excellons, ne me séduit pas. En revanche, chaque génération doit proposer sa vision, sa faculté de bonification de l’œuvre commune. Nous sommes en retrait par rapport aux pères fondateurs car nous n’avons probablement rien offert d’intelligible ou de décisif. J’ai pratiqué le football et je suis toujours sensible aux joueurs qui sont des passeurs décisifs. Qui donne donc le ballon à Eto’o pour qu’il marque le but ? Voilà un critère, une question qui fonde une solidarité active, crée un esprit d’équipe et élimine de vaines jalousies ou de calamiteuses rivalités. Ces dernières n’ont pour résultat que d’annihiler tout… but. J’aimerais donc, à titre personnel, être un passeur décisif. Mais Soyinka nous a appris que le tigre ne proclame pas sa tigritude… Je souhaite d’ailleurs une compétition sportive réussie pour les équipes africaines lors de la prochaine coupe du monde chez les Bafana Bafana en Afrique du sud.
12- L´autre moment important, c´est la littérature de la migritude, le terme est du critique français Chevrier. Vous êtes de plus en plus nombreux à écrire en étant hors du continent sur les problèmes du continent. Est-ce une mode ou une option significative pour l´avenir ?
On n’écrit pas seulement pour répondre aux problèmes. La plume utilitaire est une fausse bonne idée. L’écrivain n’est pas le réparateur attitré des défaillances nationales ou le régulateur des plomberies sociales, institutionnelles ou éducatives déglinguées. Il suggère un monde habité, voire inhabitable, au moyen d’un bêlement sympathique ou d’un chambardement inattendu. Le bêlement peut plaire et complaire au grand nombre, qu’il vienne du Congo ou du Malawi, tandis que le chambardement inventif peut toucher un nombre réduit de consciences ouvertes à l’exploration fantastique du monde. Sédentaires ou migrants, l’écrivain est confronté à l’invention de sa langue qui conditionne seule un écho, durable ou non, sur l’univers sensible.
13- Quelles sont de votre point de vue les figures littéraires qui ont marqué l´Afrique de ces 50 années ?
Vous êtes sérieux ou vous voulez ma pendaison immédiate ? Que j’oublie un seul des écrivains vivants et je déclencherai des cris d’horreur dont vous n’avez pas idée. Non, je crois volontiers que les meilleurs sont inscrits dans le cœur et le cerveau des lecteurs. A charge pour eux de les énumérer. Mon panthéon personnel a peu d’intérêt. Sachez néanmoins que Barack Obama, avec Dreams from my father, a écrit sur l’Afrique et sur son père, un livre magistral. Je n’aurai jamais pu composer une telle somme de vérités, d’intensité dans les retrouvailles avec les siens, de dialogue au-delà de la mort et de fusion avec la terre de nos ancêtres même si on m’avait donné dix mille vies. Lisez Marie Ndiaye, lisez Achille Mbembé, lisez l’Africain de JMG Le Clézio, lisez Montechristi de Jean-Noël Pancrazi, lisez les poètes palestiniens, lisez l’écrivain Haïtien Gary Victor, lisez Célestin Monga, lisez vos contemporains et vous accomplirez, debout, le mouvement essentiel vers la cueillette des mangues juteuses.
Les naufragés du Paradis
Bienvenue dans cet espace pour une « littérature à l’estomac » et pour une sociabilité transfrontière fondée sur le parti pris des choses ainsi que le proclamait Francis Ponge.
C’est Jean-Noël Pancrazi (photo ci-dessus), natif de Saint-Arnaud, aujourd'hui El Eulma (près de Sétif), qui ouvre ici le robinet des échanges. En l’écoutant parler de son enfance à Batna, des vastes champs de blé dans lesquels il aimait à jouer au « bad boy », on croit entendre des souvenirs communs à tous ceux qui ont en mémoire leur prime jeunesse. De quoi parlent les livres de cet homme-fronde, cet homme-volcan, mais éternel garnement masqué derrière sa longue phrase-souffle ? De l’intérieur des terres où il a grandi et du front des mers qu’il côtoie souvent. Son dernier roman, Montecristi, commence un soir de Noël dans un pays qui rappelle l'Algérie au narrateur...
Son amour, Noeli, s’est évanoui dans les langueurs insondables du fatalisme et l’a laissé aux prises avec ce que le philosophe Jacques Derrida appelait justement la « nostalgérie ». La fièvre qui va emporter son protégé, l’immigré clandestin Chiquito, comme des centaines d’autres enfants irradiés dans l’île, va alors mobiliser ses attentions autour du gisant et des agonisants. Le parásito les a rendus « si maigres, écrit l’auteur, les yeux éteints, sans plus d’épaule, avec une peau qui avait cessé d’être sombre, était devenue, en quelques semaines, presque blanche, pareille à celle qu’ils enviaient avant aux gens de classes supérieures de la capitale. » Derrière une apparente distance dans la description des corps « karchérisés », c’est un écrivain en rogne qui signe sa pétition solaire et solitaire contre des assassins sans visage. (Jean-Noël Pancrazi, Montechristi – Gallimard, 2009, 131 PP)
Entretien (paru dans Le Courrier de Genève du 6 juin 2009)
Quand et comment avez-vous découvert que le « parásito » était lié aux fûts toxiques jetés à la mer ?
Progressivement. J'ai vu des gens, autour de moi, qui s'affaiblissaient de jour en jour. Je me suis douté que quelque chose n'allait pas dans la région, que quelque chose se produisait dans la mer. Cela venait de la « raca », cette cargaison très dangereuse déposée près de Montecristi. Mais tout est resté secret pendant très longtemps. On n'osait rien dire.
Quels sont les auteurs de ce largage criminel ?
Ce sont des cargos américains qui ont apporté les déchets toxiques. Porto Rico n'en avait pas voulu. La République Dominicaine les a acceptés.
Y a-t-il eu une plainte des familles des victimes et vous-êtes vous associé à celle-ci ?
Non, aucune plainte, aucune démarche judiciaire, aucune association, comme il y en aurait ici, n’a bougé. Nous sommes très loin de tout, à Montecristi. On ignore, au fond, là-bas, le mot écologie. Et puis, il y a le goût de la fatalité et l’habitude du renoncement. J'étais moi-même gagné par cette résignation.
Le 19 août 2006, un bateau battant pavillon panaméen a déversé des déchets toxiques qui contenaient du sulfure d’hydrogène dans le port d’Abidjan. Cette affaire vous a marqué.
J'y fais allusion dans mon livre. J'ai été heurté par des images terribles qui venaient d’Abidjan. Mais peut-être y-a-t-il d'autres drames de cette nature, aujourd'hui, dans le monde, et dans des endroits encore plus retirés et isolés.
Comment peut-on qualifier ces nouvelles criminalités écologiques ?
Ce sont à mon avis des crimes imprescriptibles. D'autant plus révoltants qu'ils affectent souvent les plus pauvres, les plus démunis et les moins enclins à se révolter.
La mémoire familiale est présente en filigrane dans Montecristi. Après Corse, livre dans lequel vous évoquiez votre père, vous revenez par petites touches à votre identité algérienne à travers le souvenir de votre mère (dont la silhouette se confond avec celle de Katherine Hepburn). Pourquoi ?
Je n'y peux rien. L'Algérie revient toujours, surtout quand je me mets à écrire. L'Algérie, même si j'en suis parti assez jeune, reste ma terre. Et l'image de ma mère est liée à l'Algérie. Et elle aussi, revient toujours. Je n’aurai jamais fini de parler d'elle. J'ai enfin compris que je lui ressemblais complètement.
Vous prenez aussi parti pour les clandestins. La surenchère anti-immigrés qu’on observe actuellement dans de nombreux pays européens vous énerve-t-elle ?
Quand je vais à l'étranger, notamment en Afrique, on m'accueille toujours, les bras ouverts. Alors, pourquoi ne pas ouvrir les bras à son tour ? C'est le seul geste que l'on devrait avoir envers les immigrés. Ils ont tant de choses à nous apprendre. Et puis le cosmopolitisme est un mouvement irréversible dans notre monde. Alors pourquoi refuser de se mêler aux autres, pourquoi se refermer sur sa seule culture ? L'Europe ne doit pas se vivre comme une citadelle assiégée. Il faut aimer ceux qui viennent d'ailleurs, et les aider.
L’amour est-il devenu la chose du monde la moins partagée ou faut-il penser que c’est la dégradation des rapports humains qui crée cette langueur insondable qui affecte le personnage de Noeli dans ce roman si personnel ?
Noeli, qui vit en République Dominicaine, est habitué, depuis toujours, à se débrouiller, à vivre au jour le jour. Il est comme dominé par sa propre vie. Il n'a pas la même carte du Tendre que le narrateur. Il y a des pays, très durs, où le sentiment est un luxe. On ne peut pas se permettre de s'y abandonner. On est tout simplement occupé à survivre. Alors le narrateur européen ne doit pas projeter ses propres critères et repères amoureux. Noeli aime comme il peut, quand il peut, s'il le peut.
Votre phrase, longue et ample, est-elle d’influence proustienne ou procède-t-elle d’une réminiscence des palabres de Sétif ?
Je n'avais pas pensé aux palabres de Sétif..... Disons que mon style est peut-être celui d'un petit garçon de Sétif qui, plus tard, aurait lu Proust. Je fais mon possible pour qu'il y ait une musique dans les phrases. L'idéal serait d'écrire et de parler doucement comme un vieux sage assis dans l'ombre d'un arbre à palabres...
La langue littéraire vasouille, affirment les pessimistes. Entre Buzz et volonté de fiction où se situe la tendance actuelle ?
La volonté de fiction. J'y crois plus que jamais. Le « buzz » que l'on peut faire soi-même est-il nécessaire ? Pas forcément. De toute manière, quand on se remet à écrire, on est ramené vers la solitude et la nudité. Le buzz s'évanouit. Il n'y a plus de publicité de soi. On est à nouveau dans le silence, et plus du tout dans l'apparence.
Bienvenue dans cet espace pour une « littérature à l’estomac » et pour une sociabilité transfrontière fondée sur le parti pris des choses ainsi que le proclamait Francis Ponge.
C’est Jean-Noël Pancrazi (photo ci-dessus), enfant de Saint Arnaud (près de Sétif) puis de Batna, en Algérie, qui ouvre ici le robinet des eaux fortes. En l’écoutant parler de son enfance, des vastes champs de blé dans lesquels il aimait jouer au « bad boy », entre une mère à la fierté toute catalane et un père modeste employé d'une minoterie, j’ai cru entendre le récit de nos récitations muettes. Celles qui évoquent l’enfance et les heures passées à agir selon nos instincts. De quoi nous parle donc cet homme-fronde, cet homme-volcan, mais éternel garnement masqué derrière l'interminable phrase-souffle de ses textes ? Entre l’intérieur des terres où il a grandi et le front des mers qu’il côtoie souvent, il y a comme une barque glissant vers le sublime. Il l'appelle volonté de fiction.
Montecristi, son dernier roman, commence un soir de Noël, dans un pays qui rappelle l’Algérie au narrateur. Son amour, Noeli, s’est évanoui dans les langueurs insondables du fatalisme et l’a laissé aux prises avec ce que le philosophe Jacques Derrida appelait la « nostalgérie ». La fièvre qui va emporter son protégé, l’immigré clandestin Chiquito, comme des centaines d’autres enfants irradiés dans l’île, va alors mobiliser ses attentions autour du gisant et des agonisants. Le parásito les a rendus « si maigres, écrit l’auteur, les yeux éteints, sans plus d’épaule, avec une peau qui avait cessé d’être sombre, était devenue, en quelques semaines, presque blanche, pareille à celle qu’ils enviaient avant aux gens de classes supérieures de la capitale. » Derrière une apparente distance dans la description des corps « karchérisés », c’est un écrivain en rogne qui signe sa pétition solaire et solitaire contre des assassins sans visage. (Jean-Noël Pancrazi, Montechristi – Gallimard, 2009, 131 PP)
Entretien (paru dans Le Courrier de Genève du 6 juin 2009)
Quand et comment avez-vous découvert que le « parásito » était lié aux fûts toxiques jetés à la mer ?
Progressivement. J'ai vu des gens, autour de moi, qui s'affaiblissaient de jour en jour. Je me suis douté que quelque chose n'allait pas dans la région, que quelque chose se produisait dans la mer. Cela venait de la « raca », cette cargaison très dangereuse déposée près de Montecristi. Mais tout est resté secret pendant très longtemps. On n'osait rien dire.
Quels sont les auteurs de ce largage criminel ?
Ce sont des cargos américains qui ont apporté les déchets toxiques. Porto Rico n'en avait pas voulu. La République Dominicaine les a acceptés.
Y a-t-il eu une plainte des familles des victimes et vous-êtes vous associé à celle-ci ?
Non, aucune plainte, aucune démarche judiciaire, aucune association, comme il y en aurait ici, n’a bougé. Nous sommes très loin de tout, à Montecristi. On ignore, au fond, là-bas, le mot écologie. Et puis, il y a le goût de la fatalité et l’habitude du renoncement. J'étais moi-même gagné par cette résignation.
Le 19 août 2006, un bateau battant pavillon panaméen a déversé des déchets toxiques qui contenaient du sulfure d’hydrogène dans le port d’Abidjan. Cette affaire vous a marqué.
J'y fais allusion dans mon livre. J'ai été heurté par des images terribles qui venaient d’Abidjan. Mais peut-être y-a-t-il d'autres drames de cette nature, aujourd'hui, dans le monde, et dans des endroits encore plus retirés et isolés.
Comment peut-on qualifier ces nouvelles criminalités écologiques ?
Ce sont à mon avis des crimes imprescriptibles. D'autant plus révoltants qu'ils affectent souvent les plus pauvres, les plus démunis et les moins enclins à se révolter.
La mémoire familiale est présente en filigrane dans Montecristi. Après Corse, livre dans lequel vous évoquiez votre père, vous revenez par petites touches à votre identité algérienne à travers le souvenir de votre mère (dont la silhouette se confond avec celle de Katherine Hepburn). Pourquoi ?
Je n'y peux rien. L'Algérie revient toujours, surtout quand je me mets à écrire. L'Algérie, même si j'en suis parti assez jeune, reste ma terre. Et l'image de ma mère est liée à l'Algérie. Et elle aussi, revient toujours. Je n’aurai jamais fini de parler d'elle. J'ai enfin compris que je lui ressemblais complètement.
Vous prenez aussi parti pour les clandestins. La surenchère anti-immigrés qu’on observe actuellement dans de nombreux pays européens vous énerve-t-elle ?
Quand je vais à l'étranger, notamment en Afrique, on m'accueille toujours, les bras ouverts. Alors, pourquoi ne pas ouvrir les bras à son tour ? C'est le seul geste que l'on devrait avoir envers les immigrés. Ils ont tant de choses à nous apprendre. Et puis le cosmopolitisme est un mouvement irréversible dans notre monde. Alors pourquoi refuser de se mêler aux autres, pourquoi se refermer sur sa seule culture ? L'Europe ne doit pas se vivre comme une citadelle assiégée. Il faut aimer ceux qui viennent d'ailleurs, et les aider.
L’amour est-il devenu la chose du monde la moins partagée ou faut-il penser que c’est la dégradation des rapports humains qui crée cette langueur insondable qui affecte le personnage de Noeli dans ce roman si personnel ?
Noeli, qui vit en République Dominicaine, est habitué, depuis toujours, à se débrouiller, à vivre au jour le jour. Il est comme dominé par sa propre vie. Il n'a pas la même carte du Tendre que le narrateur. Il y a des pays, très durs, où le sentiment est un luxe. On ne peut pas se permettre de s'y abandonner. On est tout simplement occupé à survivre. Alors le narrateur européen ne doit pas projeter ses propres critères et repères amoureux. Noeli aime comme il peut, quand il peut, s'il le peut.
Votre phrase, longue et ample, est-elle d’influence proustienne ou procède-t-elle d’une réminiscence des palabres de Sétif ?
Je n'avais pas pensé aux palabres de Sétif..... Disons que mon style est peut-être celui d'un petit garçon de Sétif qui, plus tard, aurait lu Proust. Je fais mon possible pour qu'il y ait une musique dans les phrases. L'idéal serait d'écrire et de parler doucement comme un vieux sage assis dans l'ombre d'un arbre à palabres...
La langue littéraire vasouille, affirment les pessimistes. Entre Buzz et volonté de fiction où se situe la tendance actuelle ?
La volonté de fiction. J'y crois plus que jamais. Le « buzz » que l'on peut faire soi-même est-il nécessaire ? Pas forcément. De toute manière, quand on se remet à écrire, on est ramené vers la solitude et la nudité. Le buzz s'évanouit. Il n'y a plus de publicité de soi. On est à nouveau dans le silence, et plus du tout dans l'apparence.
















