Le football dans tous ses états

Le football dans tous ses éclats
Comment les artistes et écrivains originaires du “Sud” ou habitant en Afrique ont-ils vécu ou saisi la première Coupe du monde organisée en Afrique du Sud ? Nous avons approché plusieurs auteurs et artistes. Cinq ont bien voulu répondre à notre sollicitation et d’autres ont décliné la proposition en raison du temps trop court qui leur était imparti. Nous regrettons de n’avoir pu leur accorder ce temps additionnel, si propice aux renversements de situation les plus inattendus en football comme ailleurs. Même si nous n’avons pas couvert tous les champs, nous avons essayé de parler du jeu qu’est le football, de ses enjeux voire des désastres économiques, sociaux, environnementaux ou culturels qu’une manifestation sportive de cette ampleur ne saurait occulter malgré le capital de sympathie qu’elle suscite. Il nous aurait plu de recueillir l’avis d’un philosophe, car les observateurs ont souvent coutume, pour distinguer une équipe d’une autre, de s’interroger sur la « philosophie de jeu » qui anime une formation et la différencie par conséquent d’une autre. Les questions identitaires peuvent aussi surgir autour d’un ballon rond -le Jabulani- aux trajectoires hautement traîtresses sous le ciel des Afriques.
Le style pratiqué par une équipe, son « fond de jeu » et l’orientation tactique qui la mobilise, rendent un collectif défensif et attentiste, ou la projette vers l’avant lui donnant une allure entreprenante quand elle se veut offensive. La disposition naturelle des Italiens pour le Catenaccio (popuklarisé par l'entraîneur franco-argentin Helenio Herrera - photo) est devenue aussi connue que le goût pour l’état de siège que les Brésiliens aiment à pratiquer dans le camp adverse. Ces tempéraments peuvent néanmoins être contrariés selon les desseins des entraîneurs et plus ou moins assumés par ces monarques devenus de droit divin sur les terrains de football. Mais il est clair que la marque de fabrique, le style d’une équipe de football et son « ADN » dépendent de deux choses fondamentales : la culture tactique ou technique dans laquelle baignent les joueurs, et d’un phénomène imprévisible en sport de haut niveau et que l’on nomme le hasard générationnel. Pelé, « Kaiser » Frantz Beckenbauer, Rachid Mekhloufi, Johan Cruyff, Diego Maradona, Michel Platini, Zinédine Zidane, Samuel Eto’o, Didier Drogba, sont de ce hasard générationnel-là. Ils sont ou furent à la fois porte-drapeaux d’une génération et artistes magnifiés pour leur aptitude à galvaniser leurs partenaires, à magnétiser un stade ou à conduire une nation à la victoire. L’édition sud africaine de la Coupe du monde a aussi montré comment une équipe détentrice du trophée majeur pouvait, sur le terrain et en dehors, imploser. La France, trébuchant par orgueil avant de succomber par impuissance, a oublié quelques principes simples recommandés en haute compétition…
Vous lirez la suite en cliquant sur le lien ci-dessous :
http://www.culturessud.com/contenu.php?id=270
Je remercie les écrivains Kébir Mustapha Ammi, Gary Klang, Sunjata Koly, Véronique Tadjo et « Sa Majesté » Lokua Kanza d’avoir participé à la réalisation de ce dossier spécial sur Le football dans tous états que vous découvrirez dans la revue Culturessud.
En attendant de vérifier si le pronostic du poulpe qui fait de l'Espagne (le Barça bis) le gagnant de la finale sur les Pays-Bas est bon, disons que Van Bommel n'a pas dit son dernier mot à Andrés Iniesta. De même, tout laisse à croire que le roué et insaisissable Roben dispose encore de quelques fétiches qu'il lui tarde de montrer au fébrile Casillas. Chapeau bas aux sportifs, supporters, spectateurs et journalistes qui ont rendu compte de cette édition de la Coupe du monde de football ! Je souhaite une bonne convalescence et un peu de… vidéo à Michel Platini. Mille Bravos à l’Afrique du Sud !
Je cours me brancher sur Mediapart pour suivre les invraisemblables contorsions d’une équipe gouvernementale française essorée, sur les rotules, mais feignant encore de jouer les prolongations. Elle paraît sans boussole (oh, ne s’agirait-il point de celle naguère jetée dans les fourrées de Knysna par un kinésithérapeute désemparé et… déboussolé un jour de mutinerie ?). Capitaine Fillon, la voix éraillée, le regard embué et ne fixant plus qu'Edwy Plenel, ne semble pas voir les murs épais contre lesquels son équipe va s'écraser.
L'arbitre a-t-il encore un sifflet, en ces temps de vaches maigres, pour siffler la fin du match ?
Ciao, pantins !

Ciao, pantins !
Nombre de supporters, écœurés par les prestations de leurs équipes nationales et le spectacle navrant de certains hommes et femmes politiques, ont probablement eu à l’esprit ce mot que Coluche n'aurait pas désapprouvé : Ciao, pantins ! le philosophe français, Alain Finkielkraut, en mal de publicité, a trouvé des explications pour le moins étonnantes sur les causes du naufrage. Pour lui, le désastre de l’équipe de France est dû aux « caïds des cités », cette « caillera » gorgée d’or mais inapte à porter correctement le maillot national... En creux, il l'a décrite comme une troupe de Tirailleurs-mercenaires qui, dans la défaite, est la cause unique du déshonneur national. Un tel affront, pour être lavé, commande que soient dare-dare allumés force bûchers pour y précipiter les coupables. Vanité des vanités... Ce philosophe-là, sa novlangue et son ton faussement remonté, inspirent la pitié. Ses saillies, régulières sur les "Noirs" de l'équipe de France, tendraient à montrer que quelques penseurs -ou prétendus tels-, agissent maintenant, dans ce pays déboussolé, comme des coqs sans tête.
Quant à la ministre des sports (photo ci-dessus), oublieuse de ses largesses hivernales aux « ogresques » appétits de l’industrie pharmaceutique, elle n'a pas été avare de surenchères. Elle a d'abord feint de filer le parfait et platonique amour avec les joueurs de l’équipe de France. Elle s'est même vantée de les avoir gentiment sermonés et d'avoir réussi à tirer des larmes à quelques-uns venus expier leurs fautes techniques et leurs défaillances sur son épaule compatissante le soir de déroute contre le Mexique. Puis, revenue dans un hémicycle chauffé à blanc par d'autres affaires fiscalement et socialement plus explosives, elle a botté en touche le ballon compassionnel et retrouvé de virulents accents de procureur pour réclamer la foudre sur des joueurs au comportement inqualifiable. Dans le viseur de son canon pointé sur les mutins de Knysna, elle a fait feu sur les « caïds immatures » ayant roulé des yeux effrayants sur leurs coéquipiers transis et geignant au fond d’un triste bus où ils claquaient des dents comme des poules mouillées. C'était, a-t-on entendu, « des gamins apeurés ».
Si la rue française a grondé et porté aux oreilles bouchées du prince ses insatisfactions sociales liées à la réforme des retraites, qu’a fait la rue africaine ? Elle s'est endormie. Elle réfléchit. Elle attend probablement le renvoi du Ghana, seule équipe africaine rescapée du naufrage continental, pour réclamer des explications. Mais habituée à retourner sagement sous son arbre à palabres, elle aurait pourtant pu, au Cameroun comme au Nigéria, commencer à tirer de la bérézina trois enseignements profitables : ce n’est pas la force des sorciers qui sortira l’Afrique de ses difficultés. Ce n’est pas non plus un seul homme providentiel, qu’il s’appelle Eto’o, Khune ou Drogba, qui compensera les faiblesses techniques, tactiques et psychologiques que les équipes africaines ont exposées au monde. Enfin, quitte à perdre, il y a lieu de le faire dignement comme l’a montré la seule équipe africaine dirigée par un entraîneur africain : l’Algérie.
L’autre enseignement à tirer de cette première phase de poules, concerne la naïveté des dirigeants du football africain. En acceptant d’organiser la Coupe d’Afrique des nations l’année de la Coupe du monde (six mois avant la compétition planétaire actuelle), ces responsables (mais jamais coupables) ont faussé l’équité sportive, participé à l’usure des joueurs africains et à leur essorage avant l’ouverture des confrontations à Johannesburg. Cruelle inconséquence, car les organismes des joueurs africains ne sont pas inusables ! Croire que ces footballeurs, disputant déjà pour la plupart de rudes compétitions européennes, pouvaient disputer plusieurs rendez-vous d’envergure dans la même saison est hallucinant. Heureusement que la Coupe d’Afrique des nations aura désormais lieu les années impaires. Le schéma de figure que nous déplorons aujourd’hui ne se reproduira plus. Les joutes sportives requièrent en effet, du côté des joueurs, fraîcheur physique, cohérence tactique, humilité et esprit de générosité. La première et la troisième sont individuelles mais doivent aussi être soutenues par des autorités incontestables. La deuxième doit émaner, non d’un décret ministériel (les ministères africains ont déjà du mal à en produire dans des domaines qu’ils connaissent vaquement. Le leur demander dans le domaine du football serait les pousser au suicide collectif) mais d’une véritable « causerie » avec un encadrement technique avisé. C’est en fonction des forces de l’équipe et non de ses faiblesses que s’élabore une tactique fondamentale. Quant à l’esprit de générosité, les Allemands, les Argentins, les Brésiliens et les vaillants Japonais, montrent combien la générosité partagée constitue, pour une équipe, une sorte de bonus ou mieux, une épargne d’énergie utilisable durant les temps faibles qui peuvent intervenir pendant un match. L'inaptitude de ces dirigeants à tirer les enseignements des échecs laisse l’observateur pantois. Quand ils se réveilleront, ils solliciteront peut-être les bonnes volontés qui ne demandent qu’à s’exprimer.
Avant que ne commencent les huitièmes de finale, tous les sorciers d’Afrique concoctent-ils enfin des potions magiques à faire boire aux Black Stars du Ghana pour qu’ils ne quittent pas le mondial au prochain match ? Tous les rêves sont permis, même les plus fous !
Hier, les fans du foot pleuraient la mort de la Squadra Azzura et la disparition des Bleus,tandis que les fans de Michael Jackson, dont la tournée de l’album Dangerous s’acheva à Durban, en Afrique du Sudsont inconsolables depuis un an; ils ont allumé une bougie symbolisant l’An I de la disparition du roi de la Pop. Relisons aussi le désormais classique, Le ventre de l'Atlantique, publié par Fatou Diome en 2004.
Une vie de boy
![]()
Une vie de boy
Hier, dans le studio de Radio Clapas, jeune et très impertinente radio montpelliéraine, nous n’avons pas parlé de Ferdinand Oyono, écrivain et homme politique camerounais mort à la veille de l’ouverture de l’actuelle compétition mondiale et célèbre dans l’univers des lettres par deux livres splendides : Le vieux nègre et la médaille et Une vie de Boy. Football et littérature ne font pas toujours bon ménage car me revient en mémoire une question posée à André Brink en juillet 2009 à Alger et portant sur la Coupe du monde en Afrique du Sud. Il me répondit avec sincérité que le football n’était pas sa tasse de thé et qu’il lui préférait le ballon ovale.
A radio Clapas, en une heure d’émission enjouée et mordante (que vous pourrez télécharger en utilisant ce lien http://www.sendspace.com/file/
L’une des invraisemblances du naufrage auquel nous assistons tient aussi à une faillite pédagogique évidente. Les supporters de l’équipe de France manifestent depuis le début de la compétition leur désamour et leur défiance à 98% face aux caprices des faux princes du football français. En effet, personne, dans l’encadrement technique, n’a pris la peine d’expliquer dans quel schéma directeur de jeu allait s’inscrire l’organisation de l’équipe. On a évoqué des « chantiers » en défense, mais on en a ravalé la façade tout en ignorant la bataille du milieu. En outre, myopie suprême, le « staff » n’a pas mesuré l’indigence dans laquelle se trouvait l’attaque vouée à l’improvisation. Sans munitions techniques, sans tactiques de rechange, sans cohésion réelle et sans envie de partager quelque chose en commun hormis les primes, l’édifice tout entier s’est effondré au combat. Le 4-3-3 adopté à Tignes n’était qu’un leurre, car après l’illusion du match contre le Costa-Rica en rencontre de préparation, Malouda et Govou ont vite été figés et repositionnés dans un dispositif frileux et défensif, Ribéry, cantonné au registre de soliste, de dynamiteur des défenses adverses et autoproclamé homme providentiel, tandis qu’Anelka, isolé en pointe, grommelait son malaise en décrochant sans cesse pour venir au moins tâter de la balle. Lassé d’être sifflé hors jeu, sevré de ballons lui parvenant dans le bon tempo, il a choisi la désertion, l’indiscipline tactique d’abord puis l’insubordination grossière. Il désertait déjà sa fonction pour venir au milieu de terrain y faire mine d’être encore dans coup alors qu’il était déjà ailleurs. Or, il aurait fallu jouer avec deux véritables « pointes » (attaquants axiaux) pour qu’Anelka puisse tourner autour d’Henry, de Cissé ou de Gignac. C’est cette organisation défaillante qui a fissuré la confiance du groupe et rendu peu crédible tout discours mobilisateur de l’entraîneur. Résultat, des joueurs fortunés, voyant leurs adversaires moins argentés (Chinois et Mexicains compris) galoper sur les terrains et leur marcher sur le ventre, ont eu le sentiment de mener une Vie de boy sur des pelouses où seule l’humiliation les attendait.
A Radio Clapas, je n’ai pas évoqué Ferdinand Oyono et ses deux principaux romans, tous publiés en 1956 et qui narraient avec efficacité, dérision et un aplomb ravageur, les sentiments d’humiliation et d'incompréhension vécus par les Africains pendant la période coloniale. Dans Une vie de boy, l’écrivain fustigeait les pratiques autoritaires des maîtres et les frustrations des indigènes. Mais l’homme politique qu’est devenu plus tard Ferdinand Oyono s’est glissé avec une ahurissante facilité dans les pantoufles du pouvoir, ses costumes, ses délires et ses dérélictions. A la radio, j’aurais aussi pu parler de Caspar, cet adolescent de quinze ans qui aime la littérature (il l’a très tôt joyeusement tété car sa chère maman est écrivaine) et le football. Caspar m’a fait part de sa grande tristesse devant l’élimination des Lions Indomptables et celles, probables, des Eléphants, des Bafana Bafana voire des Super Eagles. Pour lui, les équipes sympathiques s’en vont quand d’autres, robotisées à l’extrême (pensait-il à l’Italie ou à la laborieuse Slovénie ?) poursuivront leur route vers la gloire. « A vaincre sans péril, on ne triomphe pas forcément sans gloire, mon garçon ! Il ne faut pas seulement se contenter de participer, mais savoir aussi gagner !… Camerounais, Nigérians et Ghanéens l'ont déjà fait dans d'autres compétitions mondiales. Il n'y a donc pas de fatalité à l'échec».
Chers Caspar et Xavier, j’aurais aimé être Le jongleur de nuages, selon le beau roman d’Ysabelle Lacamp, pour chasser ceux qui s’amoncellent au-dessus des têtes des équipes « sympathiques ». Mais ne soyez pas trop tristes, car ces équipes retournent à leur rôle de spectatrices. Elles l’abandonneront le jour où, fendant l’armure, elles jetteront bas la vieille redingote qui rend grotesque et assigne mentalement, psychologiquement et socialement un groupe à une vie de boy !
Réponse à Roger Milla

Des Fennecs aux Lions Indomptables
Les Blacks Stars du Ghana, privés de leur atout-maître, Michaël Essien, n’ont pas flanché dès leur entrée en scène. Ils ont mérité leur nom et disposé de la coriace Serbie sur le score de 1-0, offrant ainsi à l’Afrique sa première et convaincante victoire dans cette Coupe du monde.
S’agissant des Fennecs algériens, leur enthousiasme a été douché par une faute de main du portier Chaouchi devant une laborieuse équipe slovène. Le match aurait pourtant pu tourner en faveur des Algériens à la trente-cinquième minute. Suite à un bon mouvement offensif et un centre parti de la droite, aérien et tendu, Rafik Halliche, aurait pu ouvrir la marque et changer le cours de la rencontre. Malgré un Yebda autoritaire en défense centrale et un Ziani prompt à œuvrer dans le dépassement de fonction, n’hésitant pas en effet, tout en menant le jeu, à défendre quand la situation l’exigeait. Les Fennecs ont probablement eu tort de jouer trop bas en première mi-temps. Ils n’ont cependant pas perdu toute chance de qualification, mais ils sont d’ores et déjà dos au mur. Leur situation n’est ni semblable à celle des Grecs, empruntés et balourds (ils auraient pu relire les Philippiques de Démosthène fustigeant l’oisiveté des Athéniens en 351 avant JC), ni assimilable à celle des Australiens taillés en pièces par la vrombissante armada d’une impitoyable Mannschaft. Australiens et Grecs sont certainement déjà en train de faire leurs valises (prises sur le gazon naturel ou synthétique sud-africain) et de réserver leurs vols retour.
Les Fennecs doivent néanmoins, pour survivre, se repasser la vidéo du match RFA-Algérie du 16 juin 1982 à Gijón, rencontre comptant pour le premier tour de la Coupe du monde en Espagne. Ils avaient livré et remporté une partie homérique contre les Allemands sur le score de 2-1. L’actuelle équipe algérienne, volontaire, évoluant en bloc, souffre toutefois d’un manque de souffle, de créativité. Les dédoublements sont timorés et leur jeu de passe pêche par excès de prudence car souvent contenu dans un petit périmètre. Les fennecs jouent-ils avec le frein à main ? Assurément. Il leur faudrait désormais recourir à l’explosivité en phase offensive. Vingt-quatre ans d’absence aux rendez-vous mondiaux ont gommé des références intéressantes et privent la sélection du Pays de Sidi Abderrahmane, de la kahena, de l’Emir Abdel Kader, de Saint-Augustin, de Kateb Yacine, de Rachid Boudjedra, d’Albert Camus, d'Assia Djebar, de Malika Mokeddem, de Rabah Madjer, de Rachid Mekloufi, de Lakhdar Belloumi, etc. d’un capital confiance utile à toute compétition planétaire.
Si les Fennecs manquent de repères, tel n’est pas le cas des Lions Indomptables. Et pourtant tout n’est pas réglé…
Rigobert Song, l’inusable lion à la crinière désormais blonde, jouera sa quatrième Coupe du monde et les rois de la forêt équatoriale disposent d’un fer de lance exceptionnel en la personne de Samuel Eto’o. Sera-t-il suffisamment frais pour enchaîner championnat d’Afrique, Coupe d’Europe des clubs et Coupe du monde avec les crocs et le mordant nécessaire ? La dernière polémique soulevée par le sublime « danseur de Makossa » Roger Milla, l’homme aux chaloupées cinglantes et aux chevauchées inoubliables, a jeté le trouble dans les esprits. En minimisant l’apport d’Eto’o dans l’équipe nationale du Cameroun, Roger le danseur a maladroitement soulevé un problème réel quant au statut de la star intériste au sein des Lions Indomptables.
En réalité, il aurait fallu dire que toute l’organisation du jeu repose trop sur Samuel Eto’o et nuit à sa performance en tant que buteur décisif de type Diego Milito. Les faits sont têtus : les Lions voient généralement en Eto’o l’homme-orchestre et le «Sauveur permanent». Ce que n’a pas souligné notre mirobolant Milla, précieux dépositaire du footbal national, c'est le fait qu'Eto'o soit contraint à cumuler plusieurs rôles : celui de meneur de troupe dans le vestiaire, de meneur de jeu sur le terrain, de centreur, de passeur, de buteur et de « cadoteur perpétuel » (car après le match Eto’o devient aussi « le père de la nation » et comble de cadeaux ministres, dirigeants et joueurs. Or, ce sont ses coéquipiers et les dirigeants, chacun respectueux de sa fonction, qui auraient dû le couvrir de présents, y compris le procureur Milla).
Eto’o, disons-le tout net, n’a jamais rechigné à la tâche. Le cumul de fonctions use et ne permet pas à celui qui les exerce d’être suffisamment « relâché » pour marquer les buts. Eto’o a longtemps dû, face à l’indigence dans la construction du jeu, décrocher et se transformer en n° 10, puis en 9 ½ et, last but not least, il s’est souvent présenté en N°9 éreinté dans la finition. Sachant combien il ne renonce jamais à contrarier la relance adverse, Samuel Eto’o a aussi dû et su revêtir le bleu de chauffe en sélection comme à Barcelone (ne parlons même pas de l’Inter où il a joué arrière droit ; mais ne le disons pas trop fort, cela donnerait des idées à son actuel entraîneur Paul Le Guen !). Joueur de devoir, Samuel Eto’o s’est toujours transformé en premier défenseur dès que son équipe avait perdu le ballon. Du dépassement normal de fonction, on a voulu affecter ce joueur altruiste et généreux à la multiplicité des fonctions, toutes harassantes et intenables même pour un lion réputé indomptable. Voilà ce qu’aurait dû dénoncer Milla, notre sublime procureur et danseur de Makossa devant les poteaux de corner du monde entier.
J’ai connu et apprécié le « perforateur » des défenses qu’était Roger Milla et je garde un souvenir ému de notre dernière conversation pendant un stage de l’équipe nationale auquel nous avions participé en 1981 à Douala. Mais son avis sur Eto’o a été mal conçu et piètrement formulé.
Si Samuel Eto’o est unique, ce n’est pas seulement grâce aux titres et les distinctions gagnés. Ils sont forts nombreux. C’est sa capacité à évaluer les forces de l’adversaire, à comprendre le schéma tactique que l’opposition impose et son inclination naturelle à faire preuve d’abnégation pour contourner l’organisation adverse. Son instinct de prédateur réside dans cette aptitude rare à se fondre dans le collectif, à chasser en meute et, dans l’adversité, à répéter le poème Invictus de William Ernest Henley qui fit tant de bien à l’endurance légendaire de Nelson Mandela :
« Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.»
La vraie question qui s’impose aux Lions Indomptables est celle-ci : l’équipe, toute l’équipe, est-elle enfin prête à approvisionner sans relâche son capitaine en ballons exploitables ? Si la réponse est positive, les Lions devraient renoncer à jouer en faux rythme. Il est urgent d’abandonner ce tempo indolent qui exaspère et altère au fil des matches la sérénité d’Eto’o et sa précision dans le dernier geste. Son tempérament de gagneur ne s’accommode pas des hésitations et des fioritures. Il faudrait aussi que les petits ego de joueurs tels Emana, aujourd’hui, et Womé, hier, restent dans la tanière obscure où naissent les ressentiments stupides. Ce que vient de vivre l’équipe du Cameroun peut lui servir à resserrer les rangs, à parfaire la cohésion du groupe. L’union sacrée autour du capitaine est indispensable. Leur canonnier a besoin de munitions qui ne viendront que de l’allant général et non du talent particulier d’un seul homme, fût-il exceptionnel ou d’une révélation ayant pour nom Makoun, Choupo, Assou Ekotto ou Webo. Au moment où la crise de leadership n’a jamais été aussi flagrante au sommet des Etats et en particulier celui du Cameroun, nul ne peut prétendre qu’une telle crise règne au sein des grands fauves du Pays des Crevettes. Il est simplement dommage que Mbia soit envoyé sur le côté de la défense alors qu’il trône magnifiquement en son centre à Marseille. Il constituerait, en défense centrale, une solide tour de contrôle, une sauvegarde essentielle de l’axe, au moment où le poste de gardien des Lions Indomptables paraît bien fragile. Bref, si la meilleure défense c’est l’attaque, les Camerounais savent ce qu’il leur reste à faire s’ils ne veulent pas avaler un « Fugu » vénéneux face aux vaillants Japonais.
Pour éviter de boire le calice de la désorganisation jusqu’à la lie, il faudrait aussi qu’ils soient épargnés par les problèmes d’intendance si récurrents et épuisants. Les Lions Indomptables ont, comme l’affirme leur capitaine, une excellente équipe. Parmi les trois clubs africains qui seront qualifiés pour la deuxième phase de la compétition, Les Lions présentent de solides et sérieux arguments. Il leur appartient de les rendre évidents sur le terrain et… de danser le Makossa, le Bikutsi ou le Mangambeu autour des poteaux de corner.
Eugène Ebodé
Les gardiens du temple

Les gardiens du temple
Après deux jours de compétition et avant de parler de la poussive entrée en matière de l’équipe de France contre la prétendue rugueuse Uruguay, trois joueurs, trois gardiens de but me paraissent avoir fait forte impression en Afrique du Sud. Il s’agit du Sud-africain Itumeleng Khune, du Nigérian Vincent Enyeama et de l'Américain Tim Howard, ce mur en béton contre lequel les Anglais viennent de se casser les dents. Ces gardiens ont joué sans s’encombrer ni la tête ni les jambes de l’angoisse qui rapetisse les performances. Leur concentration et leur insouciance ont crevé l'écran.
Le premier, le « bafana » (garçon en zoulou) Khune, du haut de ses vingt-trois ans, n’a été écrasé ni par le bourdon des vuvuzela ni par le poids de l’épreuve. Presque joueur de handball lors d’un face-à-face avec un attaquant mexicain, Khune avait les airs d’une araignée géante. Dans sa surface de réparation, il ressemblait à Spiderman, le voltigeur, avec l’air de se déplacer avec des fils arachnéens ; seule la capture du ballon étant son unique obsession. S’il a donc démontré qu’il jouait bien de ses mains et ne pratiquait rien qui fut assimilable à un jeu de vilain, il a aussi frappé les esprits par le brillant usage de ses jambes. Sa vision panoramique lui a permis d’être la première rampe de lancement des attaques des Bafana Bafana. En toute fin de match, Khune aurait pu être le passeur décisif si Katlego Mphela, l’avant-centre sud-africain, avait transformé en but le « caviar » long de quatre-vingts mètres offert par notre Spiderman de l’hémisphère sud.
Quant à Vincent Enyeama, il s’est montré peu impressionné par le palmarès des Messi, Higuain, Tevez et Milito. Il a laissé aux vestiaires la panique qui s’empare d’ordinaire des gardiens de buts lorsque Lionel Messi enchaîne ses dribbles si rapides et si fulgurants que nul ne sait jamais à quel moment il arme sa frappe. Le chaman Enyeama a tout lu, tout vu et réduit à néant les passes de génie que Messi semble généralement faire aux filets lorsqu’il marque un but. Grâce à la percussion argentine, les vuvuzela ont même paru un temps moins sonores tant les tirs crépitaient comme une mitraille que le chaman, gardien des cages nigérianes, annihilait d’une parade, d’une main et d’une jambe fermes.
Difficile de qualifier l’hallucinante prestation de Tim « Magic » Howard. Il a tout simplement été fabuleux face aux bombardiers Rooney, Heskey, Lampard et autre Crouch. Howard, incarnation de Shiva Nataraja, a semblé, pour les attaquants adverses, posséder quatre mains, celles d’un danseur cosmique rythmant la destruction du jeu anglais pour mieux se transformer en créateur de la sarabande américaine. 
En revanche, son homologue anglais, Robert « Calamity » Green, vient peut-être de vivre son unique et dernier match de la compétition. Les Anglais croyaient éviter les quolibets que déchaînent souvent leur bon vieux « Calamity » James, l’un de leurs trois goalkeepers. Hélas, Robert Green vient de réaliser une monumentale bourde qui a coûté la victoire à l’Angleterre dans un match enlevé, incertain et plaisant.
On dit, côté français, que les ballons du mondial sud africain sont capricieux. Khune, Enyama et Howard ont démontré le contraire, même s’ils ont encaissé un but chacun. Mieux encore, ils ont exposé les possibilités de dompter ces capricieux ballons et prouvé qu’elles résident dans des mains de fer masquées sous des gants de velours.
S’agissant de la France, d’un pied hésitant et avec une main molle qu’elle est entrée dans la compétition. Si la défense a passablement tenu le coup en raison d’une opposition minimaliste, il faut créditer Raymond Domenech d’une note positive quant à la titularisation d’Abou Diaby. Ce dernier, explosif, porté vers l’avant, a laissé éclater son plaisir, même s’il a paru manqué de condition physique pour appuyer ses initiatives et soutenir les attaquants errants et perdus sur le terrain. Pour équilibrer le jeu et le rendre moins formaté, il faudrait expliquer à Kaiser Franck qu’il devrait jouer à droite ou céder la place sur ce côté-là à Valbuena. C’est de joueurs humbles, mais soucieux de la percussion collective dont une équipe a besoin. Les solistes, à l’image de Mario Balotelli (le jeune joueur de l’Inter de Milan), du Français Hatem ben Arfa ou du Camerounais Achille Emana, sont des joueurs utiles pour les matches compliqués que l’on veut emballer en leur accordant un temps de jeu limité. Enfin, si l’équipe de France veut aller loin, qu’elle construise d’abord son jeu et cesse de frapper dans les ballons comme s’ils n’avaient pour unique objectif que de bombarder les nuages et non les cages.
Si les joueurs français veulent progresser, ils n’ont qu’à revoir en boucle les premiers buts de ce mondial, ceux du Sud-africain Siphiwe Tshabalala et du Sud-coréen Ji Sung Park. Mais qu’ils ne revoient pas les arrêts des gardiens du temple que sont Spiderman Khune, chaman Enyeama et Magic Howard ! Ils continueraient à bombarder les nuages au risque de faire tomber la pluie dans les stades sud-africains, et la douche froide sur leurs supporters déjà passablement frigorifiés et anxieux.
La Coupe du monde de football en Afrique du Sud
Welcome home !
Le prix Nobel de la paix, l’Archevêque Sud-africain Desmond Tutu, a trouvé les mots justes, le ton juste, le tempo juste, pour ouvrir les festivités entourant la première Coupe du monde de football organisée sur le continent africain.
« We are all Africans », a-t-il clamé avant de lancer aux délégations et spectateurs rassemblés au stade Orlando de Soweto : « Welcome home ! »
(Photo de Ronaldo offrant à Nelson Madiba Mandela un maillot floqué de l’âge de l’icône africaine)
Saluons l’Afrique du Sud qui accueille, rassemblée, la dix-neuvième édition de la Coupe du monde de football et dont le coup d’envoi officiel sera donné dans quelques heures. Le défi immense en cours et l’ardeur mise dans la réalisation d’un tel pari n’ont d’égale que la passion de la réconciliation que son leader charismatique, Nelson Mandela a su faire partager à son peuple pour transcender les drames du passé.
Disons aussi merci à une icône universelle, un homme des ouvertures, un homme du vingtième siècle et du vingt-unième, engagé dans les temps forts, un être des sublimes effacements et, surtout, un homme des temps additionnels : Nelson Madiba Mandela !
Il a personnellement payé un lourd tribut pour l’édification de la nouvelle Afrique du Sud et pour le dépassement des frontières raciales, sociales et économiques. Son programme n’est pas entièrement accompli au regard des différences sociales, spatiales et de l’inégal accès à la richesse sud-africaine, à la richesse africaine qui subsiste dans le continent. Mais ce qui a été réalisé en Afrique du sud est une fantastique base pour construire, solidifier, améliorer.
Zani Mandela, âgée de 13 ans, arrière-petite-fille de Nelson Madiba Mandela, est morte des suites d’un accident de la circulation survenu ce matin après le concert géant donné au stade Orlando de Soweto. Certains esprits, ceux qui croient précisément aux forces de l’esprit, verront, à travers ce drame survenu à Johannesburg, un signe, une manifestation supplémentaire du sacrifice Mandelien. Le leader éprouvé et attendu dans un stade par tout un peuple et, au-delà, tous les téléspectateurs, sera là où l’Histoire l’attend, dans les cœurs, où sa présence altière peut le mieux effacer les nuages qui s’amoncellent si vite sous le crâne des humains. La fête et le deuil, le deuil ou la fête ? Que choisir ? Il faut tout assumer et garder le cap sur la seule belle espérance qui soit : que les participants à cette Coupe du monde de football -laquelle réunira exceptionnellement six équipes africaines-, soient heureux ! Telle est la condition supérieure pour donner de la joie à ceux qui, trop longtemps, en Afrique, mais aussi ailleurs, n’ont connu qu’amertume et frustrations. C’est du reste au nom de l’effacement de ces frustrations que les Bafana Bafana passeront le premier tour et c’est aussi pourquoi, dans le groupe de la France, il n’y a, en réalité, plus qu’une seule place à prendre derrière celle que saura ravir, sur le terrain de l’enthousiasme, le pays organisateur car galvanisé et transcendé.
Tous les joueurs et leurs encadrements, au lieu d’être tétanisés par l’événement, devront se montrer honorables. Surmontant l’angoisse d’un match, les frustrations de la défaite, l’élimination sur le terrain (ou suite à un tirage au sort), surmontant les matchs nuls, les blessures, les penalties oubliés ou défavorables, les cartons rouges sévères ou justifiés, les joueurs devront, par delà le fait de défendre leur fanion et leur maillot, respecter la fonction d’artiste. Ils la justifieront par leurs attitudes, par leurs exploits mis au service de la beauté intrinsèque. Cette beauté intrinsèque, découlant de la construction du jeu, de l’élaboration de l’attaque, de la réduction des espaces offerts à l’adversaire, sera décisive. Elle n’a rien à voir avec ce qu’on nomme « la glorieuse incertitude du sport ».
Ce qui réjouira le public présent et les publics télévisuels, ce sera la générosité dans l’effort et non la dispute avec le corps arbitral. Ce que tous retiendront, c’est la beauté des combinaisons collectives, des trouvailles tactiques, des prouesses athlétiques, des dribbles en crapaud ou en aiglon, des confrontations sans coups bas ni provocations à la Materazzi. Ce n’est pas la trouille de tel ou tel gardien face à un ballon capricieux qui réjouira, c’est la manifestation de cette beauté intrinsèque dans l’arrachement aux règles de l’apesanteur pour contrarier les variations du ballon filant vers les filets. Cerise sur le gâteau de la Coupe du monde, c’est donc la beauté défensive ou offensive, surgissant des confrontations, qui survivra, qui éblouira.
Certes, elle nous comblera, mais ne gommera pas les accidents de la circulation, les désagréments subis par les touristes, les actes désagréables des pickpockets, les tracasseries policières, les bruits irritants des vuvuzela, ces cornes de brume multicolores et aux sonorités abrutissantes dans les stades. C’est la beauté vue et nue qui effacera ou atténuera les bleus à l’âme après la perte d’un être cher, le manque d’amour, la soif d’une terre à soi, l’absence d’un toit solide ou d’un emploi digne de ce nom, la fin d’une illusion sportive.
« Bienvenue chez vous !», a dit Desmond Tutu, comme pour effacer d’une main fraternelle les siècles de séparation voire les effets de la dérive des continents et, partant, de la tectonique des plaques. Voilà un « retour au pays natal » que n’aurait pas renié Aimé Césaire ! C’est un vibrant retour au berceau de nos ancêtres communs qui a dû résonner de manière particulière aux oreilles des Brésiliens. Immense territoire situé sur une plaque tectonique, terre des métissages et des nouvelles forces émergentes, le Brésil accueillera, en 2014, la vingtième et prochaine Coupe du monde de football.
Welcome in
Bye and sorry, little Zani Mandela !
Eugène Ebodé














