27 novembre 2010

Le Remembrement colossal

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Remembrement colossal

 

Autoportraitiste, dramaturge et poète de l’enhardissement, Charles Juliet, l’écrivain « réunifié », publie Lumières d’automne, le sixième tome de son journal et de ses moissons littéraires et spirituelles. Rencontre à Ajaccio. (article publié au Courrier de Genève du samedi 20 novembre 2010)

 

Il était invité le 21 novembre dernier à la Villa Bernasconi dans le cadre du 30ème anniversaire de la revue d’art Trou XX. Charles Juliet, auteur d’une trentaine de livres, participait aussi en septembre aux rencontres littéraires d’Ajaccio organisées par l’association Racines de ciel. Elles ont eu lieu dans la splendide enceinte du musée-fondation Le Lazaret Ollandini où le profil de patriarche romain de Charles Juliet se découpait, grave et impérial, le long de l’allée des sculptures aux faux airs de Modigliani. S’il ne paraît plus déchiré par le doute, sa disposition aux échanges et son sourire dévoilent un homme apaisé. La langue impeccable, écrite ou parlée de l’auteur de L’année de l’éveil (Grand prix des lectrices du journal Elle, 1989) a longtemps côtoyé le tragique. Surprise, la voici moins embastillée dans  le chagrin. Veloutée, sous un ciel strié de rose et de brun puis persillée de la couleur saumonée qui annonce la nuit corse, elle conte la douleur rencontrée mais aussi le bonheur lentement apprivoisé. Juliet sait tenir la plume et la main de celui dont les pleurs roulent sous l’écume des jours. « J’ai beaucoup apprécié ce voyage vers Ajaccio, ville que j’ai connue à dix-sept ans pour y rencontrer mes parents adoptifs. La traversée en bateau m’avait donné un mal de chien… » dit-il pour souligner « sa » modification.

 

De Jujurieux à Lausanne

L’enfant de Jujurieux, qui vit à Lyon depuis une quarantaine d’années, n’est pas attiré par la mer. « Elle ne me parle pas », susurre-t-il. Il en va différemment des mères, -l’une, partie au-delà des sourires physiques mais continuellement à portée de ses soupirs-, et l’autre, la mère adoptive, une « sainte femme », revient dans la conversation, immaculée, vibrant encore d’un amour infini. Qu’on se le dise, malgré sa fièvre poétique et sa quête constante de l’unité de l’être, Juliet, ascétique, méditatif ou concentré sur l’invention de l’écrivain en lui, est un terrien ! Le plancher des vaches, dont les ombres dansant dans la brume épouvantaient l’enfant-berger qu’il était jusqu’à seize ans, reste son espace privilégié. C’est sur la terre ferme et pendant ses promenades que les phrases qu’il couchera sur le papier achèvent leurs germinations. « Je parle mentalement tout ce que j’écris. Ce rythme m’est imposé car je compose mes textes dans la rumination ». Longue est donc souvent la mastication des mots avant leur « recrachement » de la forge intérieure où ils ont été convoqués, dégrossis, profilés. Ce travail a mis du temps à prendre forme, d’où le sentiment de défaite et d’abandon qui a longtemps prostré Juliet, l’artisan des mots. Heureusement qu’il y a eu M.L., sa compagne. Puis, en 1972, la parution de Fragments (ouvrage préfacé par l’écrivain Georges Haldas), aux éditions Rencontre de Lausanne, a inauguré la lente sortie des ténèbres. « Pendant mon enfance, j’ai beaucoup entendu parler de la Suisse et j’étais heureux d’y publier mon premier livre.

 

Le fétichisme de l’absolu

Au cours de notre conversation, Charles Juliet se souvient de l’un des premiers livres qu’il a acheté : « Trois tomes de la bible. J’allais sur mes vingt-cinq ans et j’étais désargenté ». L’ecclésiaste, le cantique des cantiques et les évangiles l’ont marqué. « Pendant des années, j’ai été hanté par le fétichisme de l’absolu», note-t-il dans son dernier livre. Il ne l’a pas rangé au rayon des antiquités, mais l’attrait  pour ce qui est en soi et, partant, incorruptible, a formé son refus de la contingence et son goût pour la clarté, la concision, le retrait. Il revient sur ses auteurs de référence : Camus, Hemingway, Tchekhov, Leiris, Beckett, Nikos Kazantzakis, Yves Gibeau, Plotin, Thérèse d’Avila, les correspondances de Van Gogh. Il a pris quelques distances avec Leiris et Beckett pour des raisons stylistiques. Leurs contributions dans la « calligraphie de nos tribulations » et l’usage de l’écriture comme l’instrument d’un creusement intérieur ont cependant contribué à la résolution du conflit avec soi et les autres. Dans son recueil poétique A voix basse (P.O.L,1997) Juliet notait: « Ne crains pas la solitude/Elle te fait don/De la rencontre avec toi-même/Là où boire goulûment à la source». La lecture des mystiques et des inclassables, tel Chrisnamurti, l’a sculpté. Il a écouté ce dernier à Saanen, près de Gstaad, en 1968 et le philosophe indien a imprimé en lui une joie ineffable. A ce point ? « Oui. Il est des rayonnements qui, brisant les barrières linguistiques, religieuses et culturelles, échappent en effet ״au vieux cerveau conditionné˝ de l’homme, vous submergent, vous transforment…»

 

Ajaccio ou le retour de l’homme réunifié

En compagnie de François Ollandini, le président du Lazaret, Charles Juliet reparle de son adolescence et de sa jeunesse. Il était « enfagoté » dans ses questionnements et se trouvait dissocié. Il a traîné une longue période de confusion mêlée de dispersion. Ce qu’il abhorre ? La malhonnêteté intellectuelle ! « On a voulu me faire payer, au prix fort, mon retrait volontaire». Il peut maintenant puiser dans son propre puits car il est désormais « réunifié». Son itinéraire d’écrivain a été chahuté mais également nourri par le blues, cette musique adossée à une souffrance, et les phosphorescentes rencontres avec les peintres. Que recherchait-il pendant les années de galère ? « L’intériorité qui est en nous, qui n’a pas de visage. Je n’ai jamais été enfermé dans une armure, mais j’ai été disloqué. J’en suis revenu en devenant un homme en travail.» Répondant à une question du public, il évoque ses coutures : les livres écrits ou lus pour interrompre le démembrement de l’être et la sensation de flotter. Lambeaux a été une pièce essentielle de l’auto-couture. La reconstitution de soi, glisse-t-il, est la chose primordiale pour sortir du sentiment de découpage qui vous laisse en miettes. Qu’est-ce qu’écrire ? Ses retraites à Saorge et le voyage au Japon qui clôt le tome VI de son journal (éd. POL, 2010) disent : « L’écriture est ratures, clarification, dialogue et apprentissage pour mieux aimer et conquérir la sagesse ».

 

Annonces

- Charles Juliet a offert les manuscrits des trois premiers tomes de son journal à La fondation Bodmer du canton de Genève.

- Du 16 novembre au 4 décembre au Théâtre de la Croix rousse à Lyon (France), une adaptation de Lambeaux, roman de Charles Juliet sera donnée par la comédienne Anne de Boissy

- Le 15 décembre à 18h30, à la bibliothèque de Lyon Part-Dieu, l’écrivain et essayiste Bernard Noël et Charles Juliet dialogueront. 

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07 octobre 2010

La rentrée sociale et littéraire

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La rentrée sociale et le Boudoir

 

Quel été ! Je dois une infinie gratitude à Marcel Roques, maire de Lamalou-les-Bains et à son conseil municipal. Nous avons fait une joyeuse escale dans cette station thermale et goûté aux mille saveurs d'une cité anciennement volcanique. Ses eaux vives revitalisent à souhait les cellules meurtries et sous tension en ces temps oppressants.  Elles nous ont été profitables.


Ebod__No_lle_Chatelet_et_Charles_JulietAprès y avoir rendu, avec la star de la world music Wes Madiko, un émouvant hommage à Michael Jackson, j’ai été très heureux de participer au deuxième festival Les racines du Ciel, à Ajaccio. Dans le cadre rénové du palais du Lazaret, nous avons, avec Charles Juliet, Jean Rouaud, Pierre Assouline, Noëlle Chatelet, Jérôme Ferrari, Leïla Sebbar, Michel Canesi, Jamil Rahmani et Laurence Tardieu, parlé des rapports si complexes qui vont de l’intention d’écrire à la réalisation littéraire. Le constat est partagé : les douleurs qui entourent la naissance d’un livre ou qui viennent après son surgissement ne sont pas toujours maîtrisables ou exprimables. Charles Juliet, si fracturé en dedans mais constamment lumineux en dehors, m’a frappé par la densité palpable de ce qu’il dit, plie et replie, en si peu de mots. L’entretien, que dis-je, le duo entre Jean Rouaud et Pierre Assouline a été un moment captivant.

Ange_et_Claudine_aux_fourneauxIl me faudra revoir Ajaccio, ses sanguinaires, ses plages, son coucher de soleil, et surtout ses lecteurs croisés au hasard d’une rue et avec lesquels  nous reprenions les conversations achevées la veille au lazaret. Sur les hauteurs de la ville, en face de Cargèse, se trouve un coin de paradis. Merci à Claudine et à Ange-François de nous y avoir introduits.

Après les pavés, la plage ? La formule serait plutôt à inverser en cet automne hésitant entre le chaud et le froid. Nous aimerions bien nous plonger dans la lecture de quelques livres parmi les sept cents livres de la rentrée littéraire, mais ils patienteront car voici le peuple appelé à battre le pavé pendant qu'il est encore brûlant.

Selon le professeur Paul Pierson, l’adoption d’un modèle néolibéral pour rééquilibrer les caisses de retraite semble inévitable, si on s’en tient aux préconisations formulées par la Banque Mondiale en 1994. Les aléas démographiques, les tensions dans les systèmes de répartition, le chômage de masse et l’allongement de la longévité plaideraient en faveur de réformes. L’universitaire Gosta Esping-Andersen déclare que ce qui est en cause, c’est l’état providence.

Professeur_Silvia___radio_ClapasStephen Silvia (photo), professeur en Science politique à l’American University de Washington, de passage en France pour animer un séminaire sur la problématique des régimes de pensions, plaide pour une approche comparatiste du sujet. Etudiant les réformes des systèmes de retraite aux Etats-Unis et en Allemagne, il indique que cette innovation bismarckienne est arrivée,  partout, à un stade d’épuisement. Cet essoufflement vise  les systèmes de répartition appelé Pay-As-You-Go (PAYG) et ceux des nouveaux pays ayant adopté un système de pensions par capitalisation. Que faire pour garantir les pensions en période de transition démographique, de chômage de masse et de croissance molle ? Toute réforme des retraites ne saurait se passer de négociations, constate le professeur Stephen Silvia ! Reagan l’a admis à ses dépends en 1982 et Schröder a retenu cette méthode en Allemagne en  1998 et 2004. Tous ont négocié les réformes, ce qui n’est pas le cas du gouvernement Fillon, concède Stephen Silvia. Même si elles s’ouvraient enfin en France, autour de quel système les discussions s'organiseraient-elles ? Avec quels acteurs ou partenaires sociaux ? Sur quelles variables les ajustements se feront-ils pour prendre en compte les veuves, les orphelins, les femmes d’agriculteurs, les mères ayant eu des carrières irrégulières ? Qu'en sera-t-il des jeunes ayant poursuivi de longues études ? S’agira-t-il d’ouvrir la porte ou la fenêtre aux fonds de pension privés ou l’Etat confortera-t-il le système par répartition ? Le poids, l’élan et l’allant des manifestants fera de la rue l’acteur décisif, l'arbitre des élégances d'un bras de fer social déterminant.

Les sociologues qui observent de manière empirique le fonctionnement de nos sociétés et les rapports entre l’Etat et ses administrés, nous apprennent que ce dernier redéfinit son périmètre d’action. Il tend aujourd’hui, sous la pression de groupes ou organisations influentes, à  se cantonner dans la gestion de ce qui n’est pas rentable aux yeux du marché, et donc, en gros, il ne lui resterait plus que la pauvreté. Ce faisceau de contraintes, stimulé par  une nouvelle philosophie de la dérégulation, masque mal la réduction de la puissance publique à l'oeuvre. Le peuple, souverain sur son territoire, doit-il abdiquer ou manifester sa volonté ? L'urgence gronde.

Ajaccio_et_ses_hautes__couleursS'agissant de la rentrée littéraire (magnifique sous le ciel d'Ajaccio), remarquons que Houellebecq, le favori des prix d'excellence, nous parle aussi du territoire dans son dernier roman. Il brandit -presque- la carte du tendre. Ah Goncourt, que ne ferait-on pour te ravir !!! L'auteur de L'extension du domaine de la lutte a incontestablement une plume, mais tant de sagesse soudaine et touchante commande une vérification littéraire de longue durée avant le tonnerre d'acclamations, pour reprendre une expression chère à Fernand Braudel.

J’ai lu et aimé Celles qui attendent, le dernier roman de Fatou Diome. Quatre personnages, plein de vitalité, nous racontent la face cachée et intime des immigrants. Les espoirs et tourments de ces femmes restées au pays, quand leurs proches sont partis au loin, nous tiennent en haleine. Leurs malices voire leurs refus de s’effondrer malgré les abîmes qu’elles côtoient inspirent le respect. Fatou Diome a de la substance et un talent d’écriture éblouissant.

J’ai ramé pour finir un roman qui me tombait des mains : Demain j’aurai vingt ans. Mabanckou paraît y prendre un étrange plaisir : se singer lui-même. A force d'accumuler des gags, le roman en devient un. La recherche permanente du comique éreinte la patience du plus indulgent des lecteurs. La gouaille du jeune Michel (le personnage principal)  semble surfaite. Bref le récit attendu des années tendres tourne à vide et présente des personnages peu crédibles, qu’il s’agisse de Michel (son anticommunisme est confondant de... platitudes), de Lounès, de Caroline et de Pauline. L’imitation de Ken Saro-Wiwa, un rien pathétique, détourne le lecteur d’un livre aussi long et ennuyeux qu’un interminable hiver.

Antoine_Barral___MontpellierJ’ai eu le bonheur d’inaugurer le 4 octobre, à radio Clapas (93.5) à Montpellier, une nouvelle causerie littéraire intitulée Le boudoir. Elle sera bimensuelle. J’ai donc reçu Antoine Barral (photo), pour Les philopyges, un premier et percutant roman qui nous replonge dans la Belle époque. Il met surtout en scène, dans une langue vivante et soyeuse, une bande d’amis et d’écrivains, paillards certes, mais davantage déterminés à obtenir la juste réhabilitation du capitaine Dreyfus. Ma prochaine émission radiophonique aura lieu le 11 octobre de 18h à 19h. Nous parlerons, Marie-Laure de Noray, Julien Poujol et moi, des livres que nous aimons et de ceux que nous boudons ou qui méritent tout simplement un classement vertical.


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09 mai 2010

La marche des écrivains combattants

       

         La Marche

              des

          Ecrivains

A l’initiative d’Ysabelle Lacamp et de Mychèle Leca, et avec le concours de M. Marcel Roques, Maire et ancien député, la première Marche des écrivains s’est tenue le 1er mai dernier dans la Forêt des écrivains Combattants à Lamalou-les-Bains.

              DD   Dans un site de 100 hectares reboisés et dédiés à la mémoire de 560 écrivains morts au combat, nous avons médité, sur le courage de ceux qui se sont « dressés contre l’invasion, à l’image des arbres plantés contre l’inondation » à Lamalou. Pour le maire et les organisateurs, il était aussi question «de resserrer les liens noués entre les intellectuels et les hommes des champs sur le front des combats ».

marche_des__crivains_combattants__foto_de_groupe

Jean Rouaud, qui a également œuvré à la réalisation de cette manifestation, a rappelé le combat d’un Victor Hugo, banni mais irréductible combattant contre le coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte. D’autres voix ont souligné les discriminations qui frappèrent en Espagne un Garcia Lorca, fusillé en 1936 sous  le franquisme belliqueux et la catastrophe que fut le nazisme déployant toute son industrie de la mort sur les Juifs et les opposants politiques. Nous sous sommes arrêtés devant la stèle portant le nom d’Irène Némirovsky. Sa fille, Denise Epstein, n’a pu s’empêcher de s’écrier, la voix rempli de tremolos et d’une émotion intraduisible : « Maman, que fais-tu là ? » Un jeune Lamalousien, élève de l'école Paul Valéry, a lu, devant la stèle de la romancière couronnée d’un Renaudot posthume pour son roman Suite française, l’incontournable poème d’Eluard, ode à la liberté incompressible. Fatou Diome, reprenant fort justement le poème Souffles de Birago Diop, a rendu hommage à tous

« Ceux qui sont morts (et ne) sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts. »

A la suite de cette évocation de Fatou Diome, j’ai lu le texte ci-dessous, hommage à un camerounais essentiel durant la guerre coloniale : Ruben Um Nyobè… Ayant appris la veille de la Marche des écrivains que la ville de Lamalou-les-bains était jumelée à Essé, commune du Cameroun. Il m’a paru indispensable de parler de cet homme-là et de son combat inachevé.

Monsieur le Maire,

Chers élus,

Chers organisateurs de la marche des écrivains combattants,

Chers auteurs,

Chers Lamalousiens et Lamalousiennes,

Madame, monsieur,

photo_Nyob_

Je m’appelle Ruben Um Nyobè, je suis né au Cameroun en 1913 et j’ai été assassiné le 13 septembre 1958 dans la forêt de mon village, à Boumnyebel, à près de 70 km de Yaoundé. C’est le jumelage entre Lamalou-les-bains et la ville camerounaise d’Essé qui me donne l’opportunité de m’exprimer aujourd’hui devant vous, à l’occasion de la première manifestation de La marche des écrivains combattants. Je fus retiré de la liste des vivants par l’armée coloniale au moment où le soleil était à son zénith. Une vingtaine de compagnons du devoir, hommes et femmes, offrirent à la terre en pleurs le sang de l'espoir. Mais me voici renaissant, car, ainsi que vient de le souligner l’écrivaine Fatou Diome à travers le poème-souffle de Birago Diop : « Les morts ne sont pas morts ! » Je revis donc ici, à Lamalou-les-bains, cette station thermale où les corps et les cœurs meurtris se remettent d'aplomb.

Invisible désormais mais voltigeant d’une branche à l’autre dans la nuit des regrets, j’ai cependant acquis la Sagesse du singe, comme dirait Eduardo Manet. Je suis devenu multiple et porteur d’une identité paradoxale car étoffée et sédimentée par La légende des siècles. Je suis maintenant Juif parmi les Juifs, Arabe parmi les Arabes, Coréen parmi les Coréens, Indien parmi les Indiens, Amérindiens parmi les Amérindiens, Africain parmi les Africains et, naturellement, Lamalousiens parmi les Lamalousiens.

Je ne fus pas écrivain, mais incontestablement combattant. La soldatesque coloniale qui m’a retiré de la liste des vivants a accompli cet acte criminel pour une raison simple que résume ainsi Achille Mbembé, essayiste et politologue camerounais : « Um Nyobè, la figure emblématique de la lutte pour l’indépendance du Cameroun a été exécutée pour s'être opposée sans compromis au régime colonial et pour avoir résisté à la corruption à laquelle recourait l'administration pour vaincre moralement les Africains qui osaient se dresser contre elle. »

En cette année symbolique du cinquantenaire des indépendances africaines, il est bon de réfléchir aux atrocités survenues hier lors des confrontations entre des nations et des porteurs d’intérêts à courte vue. Ce qu’il faut admonester, c’est la cupidité qui mena à l’esclavage puis à la colonisation. Ce qu’il faut rallumer, ce n’est pas la flamme des gesticulations vengeresses ni celle des danses idiotes autour de festivités baroques et encore moins le goût des tambours aux sonorités équivoques. Ce qu’il faut remettre au goût du jour, ce n’est pas la nostalgie d’un âge d’or, ce n’est pas le procès pour le procès, c’est la reconnaissance de ce qui a eu lieu et la concertation sincère permettant de ravaler ses larmes pour bâtir ensemble. Hier, quand la France coloniale me laissait encore libre de mes mouvements, avant de me jeter dans la clandestinité et de me pourchasser comme du gibier, j’ai dit ceci devant la 4ème commission de tutelle de l’Onu, à New York :

« Dans mon combat, il est question de demander à l'organisation des nations unies de trouver de véritables solutions qui permettront aux Camerounais d'accéder à leur indépendance dans un avenir raisonnable c'est-à-dire le plus proche possible. Et nous sommes modérés dans notre action. Nous ne demandons pas d'indépendance immédiate. Nous demandons l'unification immédiate de notre pays et la fixation d'un délai pour l'indépendance. »

photo_de_lamalou_et_hommage___Um_Nyob_

J’ai perdu la vie, mais je n’ai pas perdu le nord. Nos peuples africains, et pas seulement africains, devenus insensibles ou hyper-cyniques, ne lisent plus Mongo Beti, le Sultant Njoya, Sembène Ousmane ou Birago Diop ; ils courent à leurs railleries quotidiennes sans aucune efficacité sur le plan de la modification du contenu des politiques subies. Il ne sert à rien de s’en désoler, il convient d’innover. L’innovation est donc fondamentale. Jean Rouaud l’a bien compris en mobilisant forces navigateurs et moussaillons intrépides pour faire le pas de côté et mettre le cap sur la haute mer de revitalisation de la littérature-monde. Mais pourquoi écrire si ce n’est pour tout reprendre ?

On n’écrit pas seulement pour répondre aux problèmes. L’écrivain n’est pas le réparateur attitré des défaillances nationales ou le régulateur des plomberies sociales, institutionnelles ou éducatives déglinguées. Il suggère un monde habité, voire devenu inhabitable. Il le fait au moyen d’un bêlement déconcertant ou d’un chambardement inattendu. Il est confronté à l’invention de sa langue qui conditionne seule son écho, son poids, durables ou non, sur l’univers sensible. Ce faisant, il reprend le manche des anciens après la cognée salutaire. Cognez, chers écrivains, cognez !

Me revient un proverbe peulh que je vous invite à méditer de ce côté-ci où la diversité est si mal en point : « Ce n’est pas parce que le caméléon est hypocrite qu’il change de couleur, c’est parce que la nature a horreur de l’uniformité. » Monsieur le Maire, Monsieur Marcel Roques, vos jumelages, en Afrique et au Japon, participent de l’affirmation de cette diversité capitale. Je suis mort à 45 ans, un âge qui est aujourd’hui l’espérance de vie moyenne des Camerounais. L’hôpital que vous avez rénové et les médicaments mis à la disposition des habitants d’Essé, font reculer l’inéluctable et combattent les souffrances locales. Je vous en remercie. Mais la politique y est plus malade encore, et ses yeux myopes, et ses oreilles bouchées, et la mémoire en lambeaux.

Enfin, Monsieur le Maire, vous qui êtes expert en plaidoiries victorieuses, pouvez-vous convaincre les organisateurs et les partenaires de cette Marche des écrivains de la tenir un jour dans la forêt de Boumnyebel -au Cameroun- où mon corps repose ? Les écrivains combattants, les hommes, les femmes d’esprit et les enfants de votre commune viendront y planter les graines aux germinations régénératives. A la suite de votre action sanitaire, un versant littéraire assurera sur la colline de l’espoir d’autres ambitieux prolongements au jumelage. Les écrivains ensemenceront les sillons qui nourrissent les racines de la terre, oxygènent les générations futures et nous rapprochent de ces paradis  qu’évoquent dans leurs œuvres Ysabelle Lacamp et Kébir Mustapha Ammi.

Je vous attends au Cameroun, bêcheurs de tous les pays, vous qui agissez pour le temps et la dignité retrouvés !

Par Eugène Ebodé

Les écrivains et personnalités invitées à cette marche mais qui, toutes, n’ont pu y prendre part : Sylvie Genevoix ,Marie-France Pisier, Denise Epstein-Nemirovsky, Lydie Salvayre, Michèle Gazier, Brigitte Kernel, Fatou Diome, Muriel Szac, Messieurs Théodore Klein, Eduardo Manet, Jean Rouaud, Christophe Bourseiller, Nedim Gursel, Kebir.M.Ammi, Jean-Marie Besset, Pascal Ory, Bruno Doucey, Eugène Ebodé, Jean-Marie Sevestre, Robert Colonna d’Istria, Venus Khoury-Ghata, Delphine De Vigan, Jeanne Champion, Amin Maalouf, Tahar Ben Jelloun, Erik Orsenna, Patrick Poivre d’Arvor, Ab Del Malek, Philippe Claudel, Emmanuel Carrère, Patrick Poivre d’Arvor, Laurent Mauvignier, Olivier Duhamel, Stéphane Audoin-Rouzeau, Pierre Assouline, Jérôme Ferrari, Jean-Noël Pancrazi…

Le maire de Lamalou, M. Marcel Roques, pendant son allocution de bienvenue

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Posté par eugeneebode à 23:25 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]


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