13 mars 2010

Prière pour Haïti -3-

photo_Tahar_BekriTahar Bekri arpente le monde, la douleur au ventre mais le poème fraternel à la bouche.

Il nous réveille souvent, même au cœur de la nuit, pour nous exhorter à ne pas laisser le malheur s’étendre au Darfour, au Niger, en Tchétchénie et… en Palestine, où les fauteurs de guerre poussent sans discontinuer à la colonisation et à l’humiliation. Homme des battements de paupières, agacé par la compétition hasardeuse à laquelle se livrent les cultures, Tahar Bekri livre ici sa subtile supplique aux mânes afin que s’accélère la renaissance de l’île. « Au milieu des larmes des crocodiles », il est urgent, suggère-t-il, d’éviter les pièges de l’oubli et de l’accoutumance au désastre. Deux mois après le séisme, des milliers d'Haïtiens vivent toujours dans des campements insalubres. Le poète nous souffle que l’aube nouvelle a également besoin, comme la pâte prête à cuire dans les tap-tap, du puissant levain du verset…   (Eugène Ebodé)

Versets pour Haïti

J’ai de toi île la colère de l’orange verte

Et me souviens de Cité soleil

Chiens errants détritus ruisseaux et boue

Et moi la gorge nouée je serrais les dents

Débris brisé et debout

J’avais dans l’oreille le cri de Césaire

Nous sommes de ceux qui disent

Non à l’ombre

J’ai de toi île la secousse des goyaviers

Ma sueur n’est pas froide

Mon coton est noir dessus dessous

Combien de pilons faut-il supplier

Pour parer au noble pagne tous ces coups

Je suis l’ancêtre disait Tchicaya

Je ne marche pas je danse

Je me fous des pierres mortes

J’ai la douleur du Christ et des ailes de vaudou

J’ai de toi île le tourbillon des cyclones

Et ne sais flamboyant

Si tes fleurs sont sourdes aux ventres en pleurs

Ou si le champ de café est saisi d’insomnie

Mais je n’ai ni la patience de l’acacia

Ni l’insouciance des palmes

Pour bercer  la mer

Et apaiser l’enfant qui mange les galettes d’argile

Au milieu des larmes des crocodiles

J’ai de toi île le séisme des failles

Dans la mémoire du vent

Des sanglots tremblants sans esquive

Je ne pardonne au bougainvillier son orgueil

Parmi les corps aux souffles ultimes

Ni chaux vive pour couvrir ton visage

Ni eau pour consoler la terre

Au Cap je montais les murailles de la citadelle

Du roi Christophe

A dos de mulet les canons inutiles

Je chantais avec Aimé

Elle est debout la négraille

Mais comment amis avez-vous laissé la rizière

Seule à la lisière de la nuit

J’ai de toi île le devoir des manguiers de courage

Les prières des tap-tap dans la cohue

Je renais de mes cendres

En dépit des tisons ensevelis

Mon amour est ta braise

A la flamme menacée et toujours rajeunie

                                               © Tahar Bekri, essayiste et poète tunisien

Posté par eugeneebode à 18:02 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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