Prière pour Haïti -3-
Tahar Bekri arpente le monde, la douleur au ventre mais le poème fraternel à la bouche.
Il nous réveille souvent, même au cœur de la nuit, pour nous exhorter à ne pas laisser le malheur s’étendre au Darfour, au Niger, en Tchétchénie et… en Palestine, où les fauteurs de guerre poussent sans discontinuer à la colonisation et à l’humiliation. Homme des battements de paupières, agacé par la compétition hasardeuse à laquelle se livrent les cultures, Tahar Bekri livre ici sa subtile supplique aux mânes afin que s’accélère la renaissance de l’île. « Au milieu des larmes des crocodiles », il est urgent, suggère-t-il, d’éviter les pièges de l’oubli et de l’accoutumance au désastre. Deux mois après le séisme, des milliers d'Haïtiens vivent toujours dans des campements insalubres. Le poète nous souffle que l’aube nouvelle a également besoin, comme la pâte prête à cuire dans les tap-tap, du puissant levain du verset… (Eugène Ebodé)
Versets pour Haïti
J’ai de toi île la colère de l’orange verte
Et me souviens de Cité soleil
Chiens errants détritus ruisseaux et boue
Et moi la gorge nouée je serrais les dents
Débris brisé et debout
J’avais dans l’oreille le cri de Césaire
Nous sommes de ceux qui disent
Non à l’ombre
J’ai de toi île la secousse des goyaviers
Ma sueur n’est pas froide
Mon coton est noir dessus dessous
Combien de pilons faut-il supplier
Pour parer au noble pagne tous ces coups
Je suis l’ancêtre disait Tchicaya
Je ne marche pas je danse
Je me fous des pierres mortes
J’ai la douleur du Christ et des ailes de vaudou
J’ai de toi île le tourbillon des cyclones
Et ne sais flamboyant
Si tes fleurs sont sourdes aux ventres en pleurs
Ou si le champ de café est saisi d’insomnie
Mais je n’ai ni la patience de l’acacia
Ni l’insouciance des palmes
Pour bercer la mer
Et apaiser l’enfant qui mange les galettes d’argile
Au milieu des larmes des crocodiles
J’ai de toi île le séisme des failles
Dans la mémoire du vent
Des sanglots tremblants sans esquive
Je ne pardonne au bougainvillier son orgueil
Parmi les corps aux souffles ultimes
Ni chaux vive pour couvrir ton visage
Ni eau pour consoler la terre
Au Cap je montais les murailles de la citadelle
Du roi Christophe
A dos de mulet les canons inutiles
Je chantais avec Aimé
Elle est debout la négraille
Mais comment amis avez-vous laissé la rizière
Seule à la lisière de la nuit
J’ai de toi île le devoir des manguiers de courage
Les prières des tap-tap dans la cohue
Je renais de mes cendres
En dépit des tisons ensevelis
Mon amour est ta braise
A la flamme menacée et toujours rajeunie
© Tahar Bekri, essayiste et poète tunisien














