Article d'El Watan (Alger) du vendredi 31 juillet 2009
Eugène Ebodé (Écrivain camerounais)
« Il n’y a pas de littérature sans ratures »
Eugène Ebodé, 47 ans, est un écrivain camerounais. Il a, à la faveur du deuxième Festival panafricain, participé à une résidence d’écriture à Alger. C’est la première fois qu’il rend visite à l’Algérie. Il est l’auteur de plusieurs essais, romans, contes et recueils de nouvelles et de poésie. Il est connu par sa trilogie La Transmission, La Divine Colère et « Silikani », publiée en France à partir de 2002.
comDes phares qui surgissent dans la nuit
Les écrivains, pour Eugène Ebodé, sont des phares qui surgissent dans la nuit. «Nous devons être nos propres phares et regarder par quoi nous pouvons être pertinents. Par quoi nous devons envisager l’avenir avec encore plus de force que nous l’avons cru», dit-il avec conviction. L’écrivain, selon lui, pense d’abord à sa phrase, phrase initiale. Pour la résidence d’écriture, organisée à l’occasion du deuxième Festival culturel panafricain (Panaf'), qui s’est tenu à Alger du 5 au 20 juillet 2009, Eugène Ebodé a choisi une jolie phrase pour débuter un texte léger : «C’était au temps où les hommes et les femmes vivaient comme si la mort avait pris sa retraite.» Mais comme la mort ne prend jamais sa retraite, le romancier camerounais continue à écrire sur la vie et ses tourments. «Vivre, c’est bien. Ajouter sa petite phrase ou son accent aigu au récit humain, c’est mieux», aime-t-il à dire souvent. Avec La Transmission, premier roman publié en France en 2002, Eugène Ebodé a tenté de montrer par quelle métamorphose on passe avant de renaître. «Avant la publication de ce livre, j’avais été longtemps hanté par la mort, cette prédatrice que seule la force de l’esprit muselle. De l’ivresse sourde de la mort, je suis passé à celle qui la raconte et la drible…», dit-il. Depuis, Eugène Ebodé a beaucoup écrit : Jacques Rabemananjara, essai publié en Italie. L’écrivain est un ancien joueur de football. Sur son site internet, il a dressé un tableau, «un panthéon», des meilleurs footballeurs africains. Il cite, entre autres, Bruce Groobelar du Zimbabwe, Laurent Pokou de Côte d’Ivoire, Samuel Eto’o (Thomas Nkono, Roger Milla et Samuel Mbappè Leppén dEE) du Cameroun, Rachid Mekloufi (et Lakhdar Belloumi ndEE) d’Algérie, Hossam Hassan d’Egypte, Abedi Pelé du Ghana, Tarek Diab de Tunisie, Georges Weah du Liberia, Larbi Ben Barek du Maroc, etc. S’il salue l'organisation par l’Afrique du Sud de la prochaine Coupe du monde de football, Eugène Ebodé ne se prive pas de poser des questions gênantes : «Au regard des sommes colossales dépensées autour du ballon rond, comment ne pas s’interroger sur les drames sanitaires - y compris en Afrique du Sud- causés par les hépatites, la drépanocytose, la malaria et le sida ? Qu’ont fait les Sud-Africains noirs désormais au pouvoir pour hâter la résolution de ces problèmes et pour l’émancipation économique globale des citoyens les plus pauvres ? La valse des millions, de plus en plus folle, qui animent les ''transferts de joueurs'' ne va-t-elle pas finir par tuer un sport devenu absurde car trop déraisonnable. L’Afrique du Sud est-elle à l’abri d’une ''mugabéïsation'' ? » Eugène Ebodé a plaidé, lors de sa présence à Alger, pour plus de rencontres entre écrivains et intellectuels africains, en dehors de l’Europe. «Généralement, nous nous rencontrons en Occident avec un public qui a lu nos livres et qui a un pouvoir d’achat. Un public qui peut investir dans l’intelligence et la connaissance. Ce n’est pas le cas en Afrique», a-t-il relevé. Il a salué la décision, prise à la faveur du Panaf' 2009, de rééditer plus de 200 livres africains. «C’est une bonne chose que ce patrimoine littéraire nomade revienne en terre africaine et rencontre le public africain. Rencontre sous-entend aussi “rendre compte''», a-t-il indiqué. FM
Entretien :
Vous parlez souvent du « don des morts »...
Je suis venu à la littérature en lisant les autres. On a besoin de se connecter à la parole ancienne. Des voix qui portent ce que j’appelle le don des morts, ce qui survit aux vivants. On a le sentiment qu’on n’est pas seul, qu’on n’est pas nu et qu’on a reçu un héritage qu’on peut essayer de faire fructifier en le revisitant pour qu’il ne soit pas un héritage mort. Donc, en lisant les classiques et en lisant sur les lèvres de mon oncle conteur, j’ai eu envie, à mon tour, de raconter. J’ai passé deux années dans mon village. Pas dans le village de mon grand-père, Zakaria Ebode, mais au village de ma grand-mère. Ce village s’appelle Long. Il est situé au sud du Cameroun.
Quels sont les classiques que vous avez lus ?
Des classiques africains : Aimé Cesaire, Léopold Sedar Senghor et Camara Laye. L’histoire du lièvre de Senghor me plaisait beaucoup avec un animal rusé qui essaye d’échapper à tout le monde, une histoire sympathique. J’ai aussi lu naturellement la littérature russe qui m’a meublé. J’ai rempli ma chambre et mes armoires des livres et de ces choses qui venaient de loin. Et quand, j’ai lu les Frères Karamazov de Dostoveisky, il y avait une telle puissance et une telle folie. On nous a présenté les gens du Nord comme des gens rationnels, organisés, qui ne laissent rien au hasard... Cette folie qui vient perturber un personnage, cette espèce d’angoisse qui le ronge, comment est-ce possible ? Nous vivons finalement les mêmes sentiments, nous sommes branchés sur la même longueur d’onde, nous sommes des êtres humains qui avons des sentiments, qui ont des envies et des attentes, tout n’est pas organisé par une main invisible qui fait en sorte que nous ne pouvons pas avoir un destin autre que celui d’un homme. Il n’y pas que le mektoub dans la vie, il y a aussi notre propre capacité à pouvoir, au bout de la nuit, faire jaillir une lumière qui nous entraîne vers ce que nous voulons. Donc, on vivait à la fois avec des livres mais des livres qui nous parlaient, qui nous disaient notre monde, qui nous branchaient sur les autres cieux. Autour de ces navigations entre l’ici et l’ailleurs, se formait le désir de dire mon petit mot, de participer à la construction de la longue phrase universelle. Donc, ce mot-là ne pouvait venir que de cette matière invisible qui m’avait été transmise et donnée et qui avait fait en sorte que si j’avais une phrase à construire, elle devait venir d’un lieu, d’une terre, pas parce qu’elle est chauvine, pas du tout, mais parce que nous avons besoin de toutes les terres, de tous les hommes. On ne peut se dissoudre toujours dans l’ailleurs
Avez-vous lu les auteurs algériens et maghrébins ?
C’est plus tard que j’ai lu les auteurs du Maghreb. Evidemment, on ne peut pas passer à côté de Kateb Yacine. On ne pas passer à côté non pas du Polygone étoilé, que je n’ai pas encore lu, mais de Nedjma. Et dans Nedjma, il y a l’idée que la route est longue. C’est un texte aux fragments incroyables et lumineux. Et qui dit que la route est longue et où se dissipent les ombres. Alors, j’ajouterais que la route est longue où se dissipent les ombres et les malentendus. Par exemple, quand nous nous retrouvons ici (en Algérie, ndlr), nous sentons qu’il y a eu tellement de malentendus. Et que notre route est longue. Nous avons à dissiper tout cela pour aller vers des horizons communs. Et ces horizons communs, on y va en tâtonnant, en cherchant et en s’appuyant sur la main de l’autre.
Vos débuts dans la littérature sont liés à un certain cahier d’écolier, n’est-ce pas ?
J’avais un cahier quadrillé d’écolier que ma mère m’avait acheté. Je lui ai dit que j’avais envie d’écrire. Et ma mère était ravie. Elle ne savait ni lire ni écrire. Et quand, je lui ai fait cette demande, naturellement, elle a été satisfaite. Elle m’a acheté un cahier de couleur verte avec des traits blancs. De belles couleurs ! J’étais au collège, j’avais 15 ans. J’ai commencé à écrire. Et figurez-vous que ça avait pris du temps. Le cahier n’était pas épais. Il devait faire 54 pages. Quand j’y ai mis le premier mot, j’étais tellement heureux. Vous ne pouvez pas imaginer le sentiment de bonheur qui vous inonde. Chose curieuse : ce cahier a disparu !
Disparu ?!
Oui. Je n’ai jamais eu le plaisir de retourner aux pages, aux phrases, aux mots de ce cahier. Il s’est passé un truc, j’ai dit à ma mère que je ne le retrouvais plus. Ce moment était intéressant et douloureux à la fois. Douloureux de ne pas pouvoir contempler son œuvre, retourner, recercler, rebêcher, replanter d’autres graines. Il n’y a pas de littérature sans ratures. Je n’ai pas eu le temps de raturer mon texte. Je n’avais pas conscience de tout ce que je vous dis là, mais c’était souterrain. Et j’ai dit à ma mère mon cahier, mon livre, a disparu. Ma mère m’a regardé. Il y avait dans ce regard de la tristesse. Elle y croyait plus que moi. Elle m’a dit, on va le retrouver. Et on a commencé une danse, une transe, un voyage chez des marabouts pour retrouver le cahier.
Et vous l’avez retrouvé ?
Non ! Le dernier des marabouts qu’on a vus a dit à ma mère : « Je vous donne ceci, je vous donne cela, vous ferez ce que je dis. Au bout d’une semaine, celui qui a pris ce cahier va le ramener. » Les jours ont passé, des semaines et des mois... J’ai dit à ma mère, au bout de quelque temps : "Ne t’inquiète pas, j’en écrirai des livres." C’est la promesse faite à la dîme de tristesse dans laquelle ma mère avait plongé.
Et vous avez écrit votre premier livre, promesse tenue, donc !
Le premier roman je le dois à Sami Tchak (écrivain togolais, ndlr) et à Boniface Mongo Mboussa (Critique littéraire et essayiste, ndEE) dont le titre est La transmission paru en 2002 en France. Le titre initial était La Dette du père. Père et mère sont toujours présents dans mon œuvre parce qu’il faut une dualité, deux pôles, pour faire un monde. Et dans cette aventure qui est la vie, il faut un père et une mère. Ils sont au commencement. Et je navigue entre deux eaux. Mon éditeur voulait le titrer N’oublie pas le baobab (en fait il s'agissait de N'oublie pas le boa boucané - Note EE). Ce qui a fait bondir Sami Tchak et Boniface Mongo Mboussa qui ont estimé qu’on allait encore nous renvoyer au manioc et au boa boucané ! Ils ont, avec l’éditeur, trouvé un titre magnifique La transmission. Il correspondait effectivement à l’idée que je me fais de la littérature, car nous sommes des passeurs. Des passeurs d’âmes rebelles. Le monde, tel qu’il va et tel que nous le recevons, n’est pas toujours satisfaisant. Nous mêmes contribuons parfois à la lassitude générale.
Par Fayçal Métaoui














